Jacques Derrida - sur la "fin" du papier

Version imprimable

Derrida cherche ici à penser la "fin" ou le "retrait" de la culture du "papier" et du livre.

Extrait de Jacques Derrida, “ Le papier ou moi, vous savez…”, in Cahiers de médiologie, 14.

L'article complet peut être consulté ici.


 


 ***


 


Or si le séisme en cours[1] fait parfois “perdre la tête” et le “sens”, ce n’est pas parce qu’il serait seulement menaçant, menaçant de faire perdre la propriété, la proximité, la familiarité, la singularité (“ce papier, c’est moi”, etc.), la stabilité, la solidité, le lieu même de l’habitus et de l’habilitation. On pourrait penser en effet que le papier ainsi menacé de disparition assurait tout cela, au plus près du corps, des yeux et de la main. Non, cette perte du lieu, ces processus de délocalisation prothétique, d’expropriation, de fragilisation ou de précarisation étaient déjà en cours ; on les savait entamés, représentés, figurés par le papier lui-même. Qu’est-ce qui alors fait “perdre la tête” à certains, à nous tous en vérité, la tête et la main, un certain usage, une certaine habitude (habitus, exis) de la tête, des yeux, de la bouche et des mains tenus au papier ? Ce n’est pas une menace, une simple menace, un tort, une lésion, un traumatisme imminents, non, c’est le pli ou la duplicité d’une menace divisée, multipliée, contradictoire, tordue ou perverse, car cette menace habite la promesse même. Pour des raisons que je voudrais rappeler, on ne peut que désirer à la fois garder et perdre le papier, un papier protecteur et promis à son retrait. C’est pourquoi la protection est elle-même une menace, une menace différente d’elle même, et qui alors nous tord et nous torture dans un mouvement de vrille. Car la “même” menace introduit une sorte de torsion qui fait tourner la tête et les mains, elle donne le vertige dans la conversion d’une contradiction, d’une contradiction interne et externe, sur la limite — entre le dehors et le dedans : le papier est à la fois, en même temps, plus solide et plus précaire que le support électronique, plus proche et plus lointain, plus et moins appropriable, plus et moins fiable, plus et moins destructible, plus et moins manipulable, plus et moins protégé dans sa puissance de reproductibilité ; il assure une protection plus et moins grande du propre ou de l’appropriable, du manipulable même. Il est plus et moins habilitant. Cela nous confirme que partout et toujours, l’appropriation a suivi le trajet d’une ré-appropriation, c’est-à-dire l’endurance, le détour, la traversée, le risque, l’expérience en un mot d’une ex-propriation à laquelle il aura bien fallu se confier. Comme cette structure d’ex-appropriation paraît irréductible et sans âge, comme elle n’est pas plus liée au “papier” qu’à l’électronique, le sentiment séismique tient à une nouvelle figure, encore non identifiable, insuffisamment familière, mal maîtrisée de l’ex-appropriation, à une nouvelle économie, c’est-à-dire aussi à un nouveau droit et à une nouvelle politique des prothèses ou des suppléments d’origine. C’est pourquoi notre effroi et notre vertige sont à la fois justifiés ou irrépressibles — et vains : dérisoires en vérité. Pour les raisons dont nous parlions plus haut, cette menace nous tord, sans doute, elle nous torture mais elle est aussi comique, tordante même, elle ne menace rien ni personne. Si grave qu’elle soit, la guerre n’oppose que des phantasmes, c’est-à-dire des spectres. Le papier en aura été un, pour quelques siècles. Formation de compromis entre deux résistances : l’écriture à l’encre (sur la peau, le bois ou le papier) est plus fluide, et donc plus “facile” que sur des tablettes de pierre, mais moins éthérée ou liquide, moins flottante en ses caractères, moins labile aussi, que l’écriture électronique. Qui offre pourtant, d’un autre point de vue, des capacités de résistance, de reproduction, de circulation, de multiplication et donc de survie interdites à la culture du papier. Mais vous savez qu’on peut écrire directement à la plume, sans encre, par projection depuis une table, sur l’écran d’ordinateur. On reconstitue ainsi, dans un élément électronique, un simulacre de papier, un papier de papier.


 


(…)


 


Sans doute, et ce “nouveau statut”[2] se déplace d’une possibilité technique à l’autre, il se transforme si vite, depuis des années, il est si peu statique, ce statut, qu’il devient pour moi, comme pour tant d’autres, une expérience, une épreuve ou un débat de chaque instant. Cette déstabilisation du statut “écrit-oral” n’a pas seulement été un thème organisateur, pour moi, depuis toujours, mais d’abord, et les choses sont ici indissociables, l’élément même de mon travail. “Travailleur acharné du papier”, dites-vous. Oui et non. Je prendrais en tout cas ce mot d’acharnement à la lettre, dans le code de la chasse, de la bête et du chasseur. Dans ce travail au papier, il y a comme un gage du corps ou de la chair — et du leurre, ce goût de la chair qu’un chasseur donne au chien ou aux oiseaux de proie (simulacre, phantasme, piège où prendre la conscience : être en proie au papier, etc.). Mais pensons-y, ce “statut” était déjà instable sous l’empire le plus incontesté du papier, du seul papier — qu’on peut aussi regarder comme un écran. Pour quiconque parle ou écrit, et surtout s’il s’y trouve de quelque façon destiné, “spécialisé”, par profession ou autrement, à la limite parfois indécidable entre l’espace privé et l’espace public (l’un des “sujets” de La carte postale), eh bien, le passage de l’oral à l’écrit est le lieu même de l’expérience, de l’exposition, du risque, du problème, de l’invention— et en tous cas, toujours, de l’inadéquation. On n’a pas besoin des “performances audio visuelles”, de la TV et des machines à traitement de texte pour faire l’expérience de cette métamorphose vertigineuse, l’instabilité du statut même. Et donc pour éprouver, parmi d’autres sentiments de non-coïncidence ou d’inadaptation, quelque nostalgie. Celle-ci est toujours de la partie. Il y avait déjà de l’exil dans le papier, il y avait du “traitement de texte” dans l’écriture à la plume ou au crayon. Je ne dis pas cela pour fuir ou neutraliser votre question. De la nostalgie, une autre nostalgie, un “chagrin” pour le papier lui-même ? Oui, bien sûr, je pourrais en multiplier les signes. Le pathos du papier obéit déjà à une loi du genre, il est aussi codé mais pourquoi ne pas y céder ? C’est la nostalgie inconsolable pour le livre (dont j’avais pourtant écrit, il y a plus de trente ans, et dans un livre, qu’il touchait à sa “fin” depuis longtemps) ; c’est la nostalgie pour le papier d’avant l’impression reproductible, pour le papier un temps vierge, sensible et impassible à la fois, amical et résistant, très seul et accouplé à notre corps, non seulement avant toute impression mécanique, mais avant toute inscription non-reproductible de ma main ; c’est la nostalgie pour la page offerte sur laquelle une écriture à peu près inimitable se fraye un chemin à la plume, une plume que, il n’y a pas si longtemps, je trempais encore dans l’encre au bout d’un porte-plume, la nostalgie pour la couleur ou le poids, l’épaisseur et la résistance d’une feuille, ses plis, le dos de son recto-verso, les phantasmes de contact, de caresse, d’intimité, de proximité, de résistance ou de promesse (désir infini du copiste, culte de la calligraphie, amour ambigu pour la raréfaction de l’écrit, fascination du vocable incorporé au papier). Ce sont bien des phantasmes. Le mot condense à la fois l’image, la spectralité, le simulacre — et la charge du désir, l’investissement libidinal de l’affect, les motions d’une appropriation tendue vers ce qui reste inappropriable, appelée par l’inappropriable même, l’effort désespéré pour muer l’affection en auto-affection. Ces phantasmes et ces affects sont l’effectivité même, ils constituent l’activation (virtuelle ou actuelle) de mon engagement envers le papier. Celui-ci n’assure jamais qu’une quasi perception de ce type, il nous en exproprie d’avance, il a déjà interdit tout ce que ces phantasmes semblent nous rendre, et nous rendre sensible, le tangible, le visible, l’intimité, l’immédiateté. Une nostalgie est sans doute inévitable, une nostalgie que j’aime, d’ailleurs, et qui me fait aussi écrire : on travaille à la nostalgie, on la travaille et elle peut faire travailler. Elle ne signifie pas nécessairement, au regard de ce qui vient après le papier, rejet ou paralysie. Quant au biblion (papier à écrire, tablette, carnet, cahier, livre), ladite “nostalgie” ne tient donc pas seulement à quelque réactivité sentimentale. Elle se justifie par la mémoire de toutes les “vertus” enracinées dans la culture du papier ou la discipline des livres. Que ces vertus ou ces exigences soient bien connues, voire souvent célébrées sur un ton et avec des connotations passéistes, cela ne doit pas nous empêcher de les réaffirmer. Je suis de ceux qui voudraient oeuvrer pour la vie et la survie des livres, leur développement, leur diffusion, leur partage aussi ; car les “inégalités” dont nous parlions plus haut séparent aussi les riches et les pauvres, et l’un des indices en est “notre” rapport à la production, à la consommation, au “gaspillage” du papier ; il y a là une corrélation ou une disproportion que nous ne devrions pas cesser de méditer. Parmi les bénéfices d’un hypothétique reflux du papier, bénéfices secondaires ou non, paradoxaux ou non, il faudrait d’ailleurs compter le bienfait “écologique” (par exemple moins d’arbres sacrifiés au devenir-papier) et le bienfait “économique” ou techno-économico-politique : privés de papier et de toute la machinerie qui en est indissociable, des individus ou des groupes sociaux pourraient néanmoins accéder, par l’ordinateur, la télévision et le WWWeb, à tout un réseau mondial d’information, de communication, de pédagogie et de débat ; vous savez que, si coûteuses qu’elles restent, ces machines pénètrent parfois plus aisément, elles sont plus appropriables que les livres. D’ailleurs elles s’emparent beaucoup plus vite, et selon une disproportion massive, du “marché” proprement dit (achat, vente, publicité) dont elles font aussi partie, que du monde de la communication “scientifique” et, a fortiori, de très loin, du monde des “arts et des lettres”, dans leur lien plus résistant à des langues nationales. Et donc, si souvent, à la tradition du papier. Les lettres, la littérature, la philosophie même — telles du moins que nous croyons les connaître — survivraient-elles au papier ? à un monde où dominerait le papier ? au temps du papier ? à ce que la Félicie de Proust (la Françoise du roman) appelait les “paperoles” de l’écrivain, ses cahiers de notes, ses carnets, ses fragments collés, ses photographies en grand nombre ? Si ces questions sans fond paraissent intraitables, cela ne tient pas seulement au fait que le temps et l’espace nous manquent ici, en effet. Elles le resteraient, de toute façon, intraitables, comme questions théoriques, dans un horizon de savoir, dans un horizon tout court. La réponse viendra de décisions et d’événements, de ce qu’en fera l’écriture d’un à-venir inanticipable. Et puis la nostalgie, voire l’“action“ pour la culture livresque n’oblige personne à s’y tenir. Comme beaucoup, je fais de ma nostalgie raison et, sans renoncer à rien, j’essaie, avec un succès toujours inégal, d’accommoder mon “économie” à tous les média sans papier. J’utilise l’ordinateur, bien sûr, mais non le E-mail, et je ne “surfe “ pas sur le Net, même si j’en fais un thème théorique, dans l’enseignement ou ailleurs. Abstention, abstinence, mais aussi auto-protection. L’une des difficultés, c’est que désormais toute parole publique (et parfois tout geste privé, tout “phénomène”) peut se trouver “mondialisé” dans l’heure qui suit sans que vous puissiez exercer le moindre droit de contrôle. C’est parfois terrifiant (moins nouveau, encore, dans sa possibilité que dans son pouvoir, le rythme et l’éten due, la technicité objective de sa phénoménalité) ; c’est parfois amusant. Cela appelle toujours de nouvelles responsabilités, une autre culture critique de l’archive, bref une autre “histoire”. Mais pourquoi sacrifierait-on une possibilité au moment d’en inventer une autre ? Dire “adieu” au papier, aujourd’hui, ce serait un peu comme si on avait décidé un beau jour de ne plus parler sous prétexte qu’on sait écrire. Ou de ne plus regarder le rétroviseur sous prétexte que la route est devant nous. On conduit des deux mains, avec les pieds, et en regardant aussi bien devant que derrière soi. On ne peut sans doute pas regarder en même temps, dans un seul et indivisible instant, derrière et devant soi, mais on conduit bien en passant très vite, le temps d’un clin d’oeil, de la vitre au miroir. Autrement, c’est l’aveuglement ou l’accident, vous voyez ce que je veux dire : la fin du papier, c’est pas demain la veille.


 

Jacques Derrida, “ Le papier ou moi, vous savez…”, in Cahiers de médiologie, 14.

 


[1] Le « séisme » dont il s’agit serait celui de la « fin » - très problématique quant à sa définition même, selon Derrida – de la culture « papier » ou livresque, ou d’un certain stade de l’écrit jusqu’alors dominant. L’essentiel de l’article de Derrida est consacré à cette question.

[2] Il s’agit de ce que Marc GUILLAUME et Daniel BOUGNOUX, les interlocuteurs ici de Derrida, appellent le « nouveau statut “écrit-oral” ».