J. Vallès - extrait - L'enfant (1879)

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Ce  texte de Vallès nous donne un aperçu cinglant de ce que en quoi pouvait consister l’enseignement de la philosophie pendant le second Empire. On y voit à quel point celui-ci était, à l’époque de son institution,  dogmatique et peu critique, et l’humour du texte met en évidence son éloignement de la conception que nous en avons. Ainsi que, c’est le propos de Vallès, le décalage de ses ambitions et de son contenu… Le cousinisme orthodoxe du philosophe officiel nous apparaît ridicule, voire caricatural ; et pourtant, il semble bien que celui-ci soit admis, à l’époque, comme un aboutissement conceptuel. On peut remercier Vallès de synthétiser par l’absurde ce qui se résume au final à une moraline et une doxa incohérentes, mais cependant parées des vertus purement formelles d’une réflexion authentique.

 

***

 

Le professeur de philosophie – monsieur Beliben – petit, fluet, une tête comme le poing, trois cheveux, et un filet de vinaigre dans la voix.

Il aimait à prouver l’existence de Dieu, mais si quelqu’un glissait un argument, même dans son sens, il indiquait qu’on le dérangeait, il lui fallait toute la table, comme pour une réussite.

Il prouvait l’existence de Dieu avec de petits morceaux de bois, des haricots.

« Nous plaçons ici un haricot, bon ! – là, un allumette. – Madame Vingtras, une allumette ? – Et maintenant que j’ai rangé, ici les vices de l’homme, là les vertus, j’arrive avec les FACULTES DE L’AME. »

Ceux qui n’étaient pas au courant regardaient du côté de la porte s’il entrait quelqu’un, ou du côté de sa poche, pour voir s’il allait sortir quelque chose. Les facultés de l’âme, c’était de la haute, du chenu. Ma mère était flattée.

« Les voici ! »

On se tournait encore, malgré soi, pour saluer ces dames, mais Beliben vous reprenait par le bouton du paletot et tapait avec impatience sur la table. Il lui fallait de l’attention. Que diable ! voulait-on qu’il prouvât l’existence de Dieu, oui ou non !

« Moi, ça m’est égal, et vous ? » disait mon oncle Joseph à son voisin, qui faisait chut, et allongeait le cou pour mieux voir.

Mon oncle remettait nonchalamment ses mains dans ses poches et regardait voler les mouches.

Mais le professeur de bon Dieu tenait à avoir mon oncle pour lui et le ramenait à son sujet, l’agrippant par son amour-propre et s’accrochant à son métier.

« Chadenas, vous qui êtes menuisier, vous savez qu’avec le compas… »

Il fallait aller jusqu’au bout : à la fin le petit homme écartait sa chaise, tendait une main, montrait un coin de la table et disait : « DIEU EST LA ».

On regardait encore, tout le monde se pressait pour voir : tous les haricots étaient dans un coin avec les allumettes, les bouts de bouchons et quelques autres saletés, qui avaient servi à la démonstration de l’Etre suprême.

Il paraît que les vertus, les vices, les facultés de l’âme venaient toutes fa-ta-le-ment aboutir à ce tas-là. Tous les haricots y sont. Donc Dieu existe. CQFD.

 

Jules Vallès, L’enfant (1879), Folio Gallimard p.68-69