l'intérêt de l'histoire des sciences dans l'enseignement

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Beaucoup de scientifiques ou philosophes illustres se sont déclarés favorables à l'introduction de l'histoire des sciences dans l'enseignement (Pasteur, Langevin, De Broglie, Bachelard...), et depuis la fin du XIXe diverses réformes furent lancées pour y parvenir. Les programmes officiels récents nous convient explicitement à y avoir recours. Tant mieux, car l'histoire des sciences présente un intérêt indéniable, que ce soit pour les enseignants ou les élèves, et il suffira de lire l'article de Nicolas Witkowski sur ce même site pour avoir un très bon aperçu des arguments en sa faveur. Je pense effectivement que posséder une bonne culture scientifique n'est pas un luxe. Il en va d'une certaine idée de la démocratie et d'une certaine éthique, car on ne peut nier que les grands problèmes que rencontre la société sont issus des développements techno-scientifiques depuis la révolution industrielle. Il serait aussi intéressant de se demander pourquoi, lorsque l'on parle de culture générale, les sciences en sont d'office exclues, puisqu'en parallèle on peut acquérir une culture dite « scientifique ». Les sciences n'appartiennent-elles pas au patrimoine culturel de l'humanité au même titre que les arts et les lettres ?

 

Une anecdote permettra de s'interroger sur la pertinence de cette histoire des sciences et comment la mettre en oeuvre. A une table ronde lors du « Salon du livre d'histoire des sciences et des techniques », à Ivry, on raconta quelques histoires à propos des femmes dans les sciences et d'autres choses tout aussi intéressantes. Quand arriva le tour du public, une femme pris la parole et demanda pourquoi, quand elle était au lycée, on ne lui avait pas appris tout cela en cours car elle y aurait sûrement prêté plus d'attention. Cela amène effectivement plusieurs réflexions... Cette femme n'est peut être pas représentative de la majorité de la population qui se désintéresse de ces sujets, mais je pense qu'elle parle bien en son nom. Je préférerais effectivement des élèves sortant du lycée avec une bonne « culture scientifique » plutôt qu'un vaste ensemble de notions survolées et rapidement oubliées[1]. Maintenant, il ne faut pas qu'un cours de sciences soit un fatras d'anecdotes, quand bien même elles séduisent et font dresser l'oreille. Et c'est là que surgissent les difficultés. Comment articuler le côté historique avec une certaine rigueur du raisonnement scientifique et une dose de mathématisation allant croissante avec le niveau ? Sur quoi puis-je m'appuyer pour faire de l'histoire des sciences ? Que dire ou ne pas dire ?

 

Un exemple parmi d'autres : je souhaite aborder la révolution copernicienne avec mes élèves de seconde. Si je ne veux pas tomber dans la simple hagiographie des savants illustres, quels documents donner ? Textes ? Iconographies ? Qu'en faire ? Le premier obstacle est donc de trouver les bons documents. Il me faut des extraits de textes pertinents, en particulier des savants de l'époque (du XVe au XVIIe), à savoir Copernic et Galilée pour les plus connus, ou de belles gravures. Cela est relativement aisé pour ce sujet particulier mais peut être un véritable casse-tête pour d'autres. A la différence des pays anglo-saxons, nous n'avons pas à ma connaissance de site internet où seraient archivé les articles fondateurs dans telle discipline, et si en littérature il existe des anthologies d'extraits des meilleurs oeuvres depuis longtemps, cela ne commence à apparaître en sciences que depuis peu[2]. Mais ensuite ? A partir de ce moment là, l'utilisation de ces documents s'avère délicate. On ne doit pas les interpréter de manière anachronique, ne pas en juger rétrospectivement la valeur à la lumière de nos connaissances. Il faut les restituer dans leur contexte, cela signifie que celui qui les utilise doit parfaitement maîtriser ce contexte, c'est-à-dire bien saisir les arguments échangés, dans le cas qui nous concerne, dans la controverse entre les tenants et détracteurs du système ptoléméen (géocentrique). Et on s'aperçoit vite que cette maîtrise impose des digressions fréquentes, en particulier en direction de la physique d'Aristote, pour la simple et bonne raison que s'opposer à l'époque au système géocentrique, c'était s'opposer de front à la doctrine du maître enseignée dans les universités (la scolastique). Passer du géocentrisme à l'héliocentrisme, c'est obligatoirement ruiner les bases de la physique d'Aristote. Ce ne sera pas l'oeuvre de Copernic, mais de Galilée. Mais il ne faut pas trop en dire au risque de perturber l'élève avec des représentations qu'il a bien du mal à appréhender. Comme on le voit, utiliser l'histoire des sciences pour faire vivre un cours n'est en définitive pas si simple.

 

Si j'ai pris cet exemple, c'est pour avoir été confronté personnellement à un certain nombres d'interrogations quand j'ai voulu l'enseigner aux élèves. Je me suis vite aperçu que, malgré mes diplômes, mes connaissances étaient assez superficielles, et qu'à la question que tout élève aurait pu légitimement me poser, à savoir quelles sont les preuves du mouvement de la Terre, je ne savais y répondre. Qu'en est-il des preuves de ce mouvement ? Copernic en a-t-il fourni ? Si ce n'est lui, c'est sûrement Galilée alors... Posez la question autour de vous. En tout cas, mes collègues n'en savaient pas plus que moi, voire même donnaient de fausses explications ! Et que penser de cette fameuse séquence de « Qui veut gagner des millions ? » où tout de même 56% des votants ont choisi le Soleil comme gravitant autour de la Terre. Faut-il les blâmer ? Ceux qui se trompent dans les sondages ont pourtant l'évidence des sens de leur côté, et il est plus facile d'admettre que nous sommes immobiles que se déplaçant à 30 km/s sans rien ressentir, non ? C'est aux autres d'apporter la preuve d'une telle allégation contre-intuitive. Mais malheureusement, cette preuve, peu de gens la connaissent. « Un sot savant est sot, plus qu'un sot ignorant » écrivait Molière dans Les femmes savantes. Nous sommes imperceptiblement passés d'un système dogmatique de connaissances à un autre.

 

Cet exemple montre les difficultés mais aussi les immenses avantages que recèle une approche historique éclairée et éclairante des notions à enseigner en sciences. Si l'on si prend bien[3], elle permet de montrer comment se construisent les connaissances scientifiques, et indirectement de rendre palpables les démarches d'investigation. Elle permet de montrer que la notion de « preuve scientifique » est bien plus compliquée qu'il n'y paraît et que la science n'est pas dénuée d'a priori ni de fondements métaphysiques, qu'elle n'a pas vocation à établir des vérités absolues, qu'elle n'est ni pure ni impure... et que ce sont des personnages souvent hauts en couleurs qui ont contribué à bâtir l'un des plus beaux édifices intellectuels présent sous (ou caché à) nos yeux. Bref, l'histoire des sciences peut servir à insuffler un peu d'humanité dans l'enseignement des sciences.

Francis Beaubois



[1] Pour se rendre compte du pourcentage de la population ayant eu accès à un enseignement scientifique, il faut se référer aux  statistiques du ministère de l'éducation nationale. Ainsi, en 2006, le taux de passage de la 3ème à la Seconde générale n'est que de 56,5 % et de 26,4 % pour le passage de la 3ème au cycle professionnel (soit 82,9 % en tout), c'est-à-dire qu'un peu plus de la moitié seulement d'une génération va entreprendre d'obtenir un baccalauréat soit général soit technologique. Si l'on exclut maintenant la filière technologique, à caractère professionnel marqué, la proportion de bacheliers dans une génération ayant décroché le baccalauréat en 2006 s'élevait à 34,8 % pour la filière générale. Et dans cette filière générale, seulement 51,64 % décrocheront un BAC S, ce qui fait au total environ 18% d'une génération à avoir un BAC scientifique général en poche. Cela fait effectivement peu. Si l'on veut que tous les citoyens aient accès à une véritable culture scientifique, nous voyons qu'il reste beaucoup à faire au niveau de l'enseignement des sciences !

[2] La collection « Histoire des Sciences » chez Belin a initié le principe en 2002. Cela commence chez Vuibert avec la parution du livre « La science au fil des âges. Une anthologie d'histoire et de philosophie des sciences », paru en deux tomes fin juin 2008.

[3] Je suis conscient de toutes les difficultés que cela revêt. C'est pour cela que nous ne pouvons espérer mener à bien cette tâche sans une solide formation à l'université en direction des futurs enseignants.