Série H. Arendt - 1 - Introduction

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Hannah Arendt et l’éducation (introduction)

 

« Ce qui nous concerne tous et que nous ne pouvons donc esquiver sous prétexte de le confier à une science spécialisée –la pédagogie –c’est la relation entre enfants et adultes en général, ou pour le dire en termes encore plus généraux et exacts, notre attitude envers le fait de la natalité : le fait que c’est par la naissance que nous sommes tous entrés dans le monde, et que ce monde est constamment renouvelé par la natalité. L’éducation est le point où se décide si nous aimons assez le monde pour en assumer la responsabilité et, de plus, le sauver  de cette ruine qui serait inévitable sans ce renouvellement et sans cette arrivée de jeunes et de nouveaux venus. C’est également avec l’éducation que nous décidons si nous aimons assez nos enfants pour ne pas les rejeter de notre monde, ni les abandonner à eux-mêmes, ni leur enlever leur chance d’entreprendre quelque chose de neuf, quelque chose que nous n’avions pas prévu, mais les préparer d’avance à la tâche de renouveler un monde commun. »[1]

Telle est la conclusion de l’essai, La crise de l’éducation, écrit en 1958 par Hannah Arendt et rassemblé avec sept autres « exercices de pensée politique » dans le recueil Between Past and Future[2]. A travers plusieurs articles mêlant extraits et commentaires nous nous proposons de montrer comment, dès cette époque, Hannah Arendt avait, selon l’expression de Jean Lombard[3], « diagnostiqué le caractère fatal de la subversion de la pédagogie et du transfert de l’autorité au monde enfant », et annoncé  les maux qui ont, aujourd’hui, atteint les systèmes éducatifs occidentaux. Ce premier billet situe cet essai dans une œuvre cohérente et exigeante centrée sur le besoin de comprendre et de « penser ce que nous faisons ».

Née en 1906, décédée en 1975, Hannah Arendt a été, selon la formule même de Hans Jonas, « une passagère du XXe siècle ». Elle en a éprouvé les douloureuses contradictions, celles-là même que son œuvre tente d’éclairer. Depuis  The Origins of Totaltarianism (Les origines du totalitarisme)  jusqu’au posthume The Life of the Mind (La vie de l’esprit), en passant par The Human Condition (La condition de l’homme moderne), On Revolution (Essai sur la révolution), Between Past and Future (La crise de la culture), Eichmann and Jerusalem (Eichmann à Jerusalem), livres qui ont fait sa renommée, Hannah Arendt s’efforce de penser les nouvelles conditions politiques du « vivre-ensemble » dans un monde post-totalitaire où le progrès considérable de la technique et l’avènement des sociétés de masse mettent en péril l’existence de l’humanité dans son ensemble[4].

Les huit essais de Between Past and Future sont des exercices de pensée politique « et leur seul but est d’acquérir de l’expérience en : comment penser ; ils ne contiennent pas de prescription quant à ce qu’il faut penser ou aux vérités qu’il convient d’affirmer. Il ne s’agit surtout pas pour eux de renouer le fil rompu de la tradition ou d’inventer quelque succédané ultramoderne destiné à combler la brèche entre le passé et le futur. Tout au long de ces exercices le problème de la vérité est laissé en suspens ; on se préoccupe seulement de savoir comment se mouvoir dans cette brèche –la seule région où la vérité pourra apparaître un jour.[5] »

 

L’unité des essais rassemblés dans « ce livre d’exercices » n’est pas l’unité d’un tout, mais celle « d’une succession de mouvements qui, comme dans une suite musicale, sont écrits dans le même ton ou des tons relatifs ». La première partie traite de la rupture dans la tradition et du concept moderne d’histoire. S’appuyant sur ce travail, la deuxième partie discute de deux concepts politiques centraux liés, l’autorité et la liberté. Les quatre derniers essais, dont La crise de l’éducation, sont « de franches tentatives pour appliquer le mode de pensée mis à l’épreuve dans les deux premières parties du livre aux problèmes actuels immédiats auxquels nous sommes quotidiennement confrontés, non, certes, pour trouver des solutions déterminées mais dans l’espoir de clarifier les problèmes et d’acquérir quelque assurance dans la confrontation de questions spécifiques.[6] »

« La crise générale qui s’est abattue sur le tout monde moderne et qui atteint presque toutes les branches de l’activité humaine se manifeste différemment suivant les pays touchant des domaines différents et revêtant des formes différentes. En Amérique, un de ses aspects les plus caractéristiques et révélateurs est la crise périodique de l’éducation qui, au moins pendant ces dix dernières années, est devenue un problème politique de première grandeur dont les journaux parlent chaque jour.[7]»

Telle est l’introduction de La crise de l’éducation. Hannah Arendt se saisit de l’occasion fournie par la crise de l’éducation en Amérique « qui fait tomber les masques et efface les préjugés » pour « explorer et s’interroger sur tout ce qui a été dévoilé de l’essence du problème et  l’essence de l’éducation est la natalité, le fait que des humains naissent dans le monde[8]» Deux des concepts clés de la pensée d’Arendt sont ainsi mobilisés.

Le monde[9], notion fondamentale pour Arendt est l’entre-deux qui sépare et relie les hommes, l’habitat stable (virtuellement immortel) adéquat à la pluralité des êtres humains et des générations, qui leur permet d’apparaître, d’être visibles et audibles par d’autres. Il préserve d’une errance dans la nature ou d’un enfermement dans notre propre subjectivité. Le monde requiert  d’abord l’œuvrer : l’homo faber fabrique, littéralement, le monde dont les deux normes sont l’utilité et la beauté.  Cette fabrication est bien celle d’un monde pour autant qu’elle puisse abriter le réseau des affaires humaines, que les acteurs s’en soucient et en parlent. « A moins de faire parler de lui par les hommes et à moins de les abriter, le monde ne serait plus un artifice humain mais un monceau de choses disparates auquel chaque individu isolément serait libre d’ajouter un objet ; à moins d’un artifice humain pour les abriter, les affaires humaines seraient aussi flottantes, aussi futiles et vaines que les errances d’une tribu nomade [10]».

L’œuvre d’Arendt est un hymne à « l’amour du monde », avec comme perspective la possibilité, même pour le plus humble, de montrer qui il est et de se mouvoir dans un espace partagé avec les autres, au lieu de vivre une existence de fantôme  et, par suite, d’être superflu, de trop.

Second concept clé mobilisé, celui de la natalité[11] : naissance et mort pour les humains ne sont pas de simples  évènements naturels. Elles présupposent un monde durable où l’on puisse apparaître et d’où l’on puisse disparaître. La vie peut ainsi devenir non pas une portion du cycle vital de l’espèce humaine, mais une trajectoire rectiligne pouvant donner lieu à un récit, à une biographie. Les Grecs nommaient les hommes « les mortels » et les enfants « les nouveaux ». C’est cet élément de nouveauté –repris dans l’action, il deviendra initiative et liberté –qui fait de la natalité une catégorie centrale de la politique chez Arendt. Tout « nouveau » doit être intégré à un monde plus vieux que lui, qu’il renouvelle et qu’il menace.

« La vie de l’homme se précipitant vers la mort entraînerait inévitablement à la ruine, à la destruction, tout ce qui est humain, n’était la faculté d’interrompre ce cours et de commencer du neuf, faculté qui est inhérente à l’action comme pour rappeler constamment que les hommes, bien qu’ils doivent mourir, ne sont pas nés pour mourir mais pour innover.[12] »

L’importance  accordée à la naissance de chacun (encore faut-il qu’il y ait un monde véritable pour que « un » puisse apparaître), peut être ainsi une réponse à la superfluité qui frappe les êtres humains dans des sociétés de masse où « les hommes sont de trop ».

 « Parce que le monde est fait par des mortels, il s’use ; et parce que ses habitants changent continuellement, il court le risque de devenir mortel comme eux. Pour préserver le monde de la mortalité, il faut constamment le remettre en place. Le problème est tout simplement d’éduquer de façon telle qu’une remise en place demeure effectivement possible, même si elle ne peut jamais être définitivement assurée. (...) C’est justement pour préserver ce qui est neuf et révolutionnaire dans chaque enfant que l’éducation doit être conservatrice ; elle doit protéger cette nouveauté et l’introduire comme un ferment nouveau dans un monde déjà vieux qui, si révolutionnaires que puissent être ses actes, est, du point de vue de la génération suivante, suranné et proche de la ruine. [13] »

Eduquer de façon à conserver chez les « nouveaux venus » la capacité à innover et à « remettre en place le monde », telle est l’origine de l’attitude apparemment paradoxale d’Hannah Arendt : affichant une posture radicale dans le domaine politique, elle adopte une approche « conservatrice » dans celui de l’éducation.

Notre prochain article s’attachera au contenu de cette approche. Saisissant l’occasion fournie par « l’épineuse question de savoir pourquoi le petit John ne sait pas lire »,  Hannah Arendt  identifie[14] trois idées de base expliquant les mesures catastrophiques prises dans le domaine de l’éducation aux Etats-Unis (extrait 1) : l’idée qu’il existe un monde de l’enfant et une société formée entre les enfants qui sont autonomes  et qu’on doit dans la mesure du possible laisser se gouverner eux-mêmes ; l’idée de l’existence d’une science de l’enseignement, la pédagogie, pouvant aller jusqu’à s’affranchir complètement de la matière à enseigner ; enfin , conséquence du pragmatisme du monde moderne, l’idée de substituer, autant que possible, le faire à l’apprendre.

 

Thierry Ternisien d'Ouville

 


[1] La crise de la culture, pages 251-252, folio essais n°113

[2] Traduit en France sous le titre réducteur d’un de ses essais « La crise de la culture ».

[3] Hannah Arendt, Education et Modernité, Education et Philosophie chez l’Harmattan

[4] Pour ceux qui désireraient se lancer dans l’exploration d’une pensée toujours actuelle, je renvoie vers deux de mes articles : (Premiers repères pour lire Hannah Arendt et Découverte d’Hannah Arendt en dix livres) ainsi qu’aux deux blogs jumeaux que je lui consacre (Actualité de Hannah Arendt et Comprendre, agir et penser avec Hannah Arendt).

[5] La crise de la culture, préface, page 25, folio essais n°113

[6] La crise de la culture, préface, page 27, folio essais n°113

[7] La crise de la culture, page 223, folio essais n°113

[8] La crise de la culture, pages 224-225, folio essais n°113

[9] Amiel, Anne, Le vocabulaire de Hannah Arendt, pages 34-37, éditions ellipse

[10] La condition de l’homme moderne, pages 264-265, Agora Pocket n° 24

[11] Amiel, Anne, Le vocabulaire de Hannah Arendt, pages 37-38, éditions ellipse

[12] La condition de l’homme moderne, page 313, Agora Pocket n° 24

[13] La crise de la culture, page 247, folio essais n°113

[14] La crise de la culture, pages 232-235, folio essais n°113

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Commentaires

Série Hannah Arendt

Pour être clair, il me manque un détail fondamental : à quelle date Hannah Arendt écrit elle ?? Des crises de l'éducation, en Amérique comme en France il y en a tant !

Comme indiqué dans l'article

Comme indiqué dans l'article d'introduction, Arendt écrit la crise de l'éducation en 1958.