Hannah Arendt - extraits de "La crise de l'éducation"

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Nous vous proposerons ici, peu à peu, quelques extraits de l'article "La crise de l'éducation",  écrit par Hannah Arendt dans les années 70.

Tous les passages reproduits ici sont extraits de la traduction de "La crise de l'éducation" par Chantal Vézin, dans le recueil intitulé La crise de la culture dans l'édition Gallimard Folio essais.

 

EXTRAIT 1

L’essence de l’éducation est la natalité, le fait que des êtres humains naissent dans le monde.

H. Arendt, "La crise de l'éducation" in La crise de la culture, p. 224.

 

EXTRAIT 2

Une crise de l’éducation susciterait en tous temps de graves problèmes même si elle n’était pas, comme dans le cas présent, le reflet d’une crise beaucoup plus générale et de l’instabilité de la société moderne. Car l’éducation est une des activités les plus élémentaires et les plus nécessaires de la société humaine, laquelle ne saurait jamais rester telle qu’elle est, mais se renouvelle sans cesse par la naissance, par l’arrivée de nouveaux êtres humains. En outre, ces nouveaux venus n’ont pas atteint leur maturité, mais sont encore en devenir. Ainsi l’enfant, objet de l’éducation, se présente à l’éducateur sous un double aspect : il est nouveau dans un mode qui lui est étranger, et il est en devenir ; il est un nouvel être humain et il est en train de devenir un être humain. Ce double aspect ne va absolument pas de soi et ne s’applique pas aux formes animales de la vie ; il correspond à un double mode de relations, d’une part la relation au monde, d’autre part la relation à la vie. L’enfant partage cet état de devenir avec tous les êtres vivants ; si l’on considère la vie et son évolution, l’enfant est un être humain en devenir, tout comme le chaton est un chat en devenir. Mais l’enfant n’est nouveau que par rapport à un monde qui existait avant lui, qui continuera après sa mort et dans lequel il doit passer sa vie. Si l’enfant n’était pas un nouveau venu dans ce monde des hommes mais seulement une créature vivante pas encore achevée, l’éducation ne serait qu’une des fonctions de la vie et n’aurait pas d’autre but que d’assurer la subsistance et d’apprendre à se débrouiller dans la vie, ce que tous les animaux font pour leurs petits.

Cependant, avec la conception et la naissance, les parents n’ont pas seulement donné la vie à leurs enfants ; ils les ont en même temps introduits dans un monde. En les éduquant, ils assument la responsabilité de la vie et du développement de l’enfant, mais aussi celle de la continuité du monde. Ces deux responsabilités ne coïncident aucunement et peuvent même entrer en conflit. En un certain sens, cette responsabilité du développement de l’enfant va contre le monde : l’enfant a besoin d’être tout particulièrement protégé et soigné pour éviter que le monde puisse le détruire. Mais ce monde a aussi besoin d’une protection qui l’empêche d’être dévasté et détruit par la vague des nouveaux venus qui déferle sur lui à chaque nouvelle génération.

H. Arendt, "La crise de l'éducation" in La crise de la culture, p. 237-239.