Hannah Arendt - sur la notion d'autorité

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Extrait d'un article important d'Hannah Arendt sur la notion d'autorité, qui peut permettre d'initier une réflexion nécessaire sur la question de l'autorité professorale.

Puisque l'autorité requiert toujours l'obéissance, on la prend souvent pour une forme de pouvoir ou de violence. Pourtant l'autorité exclut l'usage de moyens extérieurs de coercition; là où la force est employée, l'autorité proprement dite a échoué. L'autorité, d'autre part, est incompatible avec la persuasion qui présuppose l'égalité et opère par un processus d'argumentation. Là où on a recours à des arguments, l'autorité est laissée de côté. Face à l'ordre égalitaire de la persuasion, se tient l'ordre autoritaire, qui est toujours hiérarchique.

S'il faut vraiment définir l'autorité, alors ce doit être en l'opposant à la fois à la contrainte par force et à la persuasion par arguments. (La relation autoritaire entre celui qui commande et celui qui obéit ne repose ni sur une raison commune, ni sur le pouvoir de celui qui commande; ce qu'ils ont en commun, c'est la hiérarchie elle même, dont chacun reconnaît la justesse et la légitimité, et où tous deux ont d’avance leur place fixée.) Ce point est historiquement important ; un aspect de notre concept de l'autorité est d'origine platonicienne, et quand Platon commença d'envisager d'introduire l'autorité dans le maniement des affaires publiques de la polis, il savait qu'il cherchait une solution de rechange aussi bien à la méthode grecque ordinaire en matière de politique intérieure, qui était la persuasion (peithein), qu'à la manière courante de régler les affaires étrangères, qui était la force et la violence (bia).

Historiquement, nous pouvons dire que la disparition de l'autorité est simplement la phase finale, quoique décisive, d'une évolution qui, pendant des siècles, a sapé principalement la religion et la tradition. De la tradition, de la religion, et de l'autorité (dont nous discuterons plus tard les liens), c'est l'autorité qui s'est démontrée l'élément le plus stable. Cependant, avec la disparition de l'autorité, le doute général de l'époque moderne a envahi également le domaine politique où les choses non seulement trouvent une expression plus radicale, mais acquièrent une réalité propre au seul domaine politique. Ce qui jusqu'à présent, peut-être, n'avait eu d'importance spirituelle que pour une minorité, est maintenant devenu l'affaire de tous. Ce n'est qu'aujourd'hui, pour ainsi dire après coup, que la disparition de la tradition et celle de la religion sont devenues des événements politiques de premier ordre. (…)

Hannah Arendt, La crise de la culture, « Qu’est-ce que l’autorité ? » (extrait).

Commentaires

Autorité et persuasion

" L'autorité, d'autre part, est incompatible avec la persuasion qui présuppose l'égalité et opère par un processus d'argumentation "
Il n'y a que cette phrase dont je n'arrive pas à être complétement persuadée.

Que l'autorité ne soit pas du meme ordre que la notion de persuasion je comprends. Mais pourquoi l'autorité serait-elle complétement incompatible avec la persuasion ?
Accepter l'autorité ne présuppose pas d'être persuadé de la necessité d'une hierarchie ? ou de la légitimité même d'une autorité provenant de la génération des aînés (pour peu que leur savoir soit reconnu lui meme legitime) ?
Meme si effectivement dans ce cas là cette persuasion ne necessite pas forcément de l'argumentation et encore moins l'egalite ..
Le malentendu viendrait alors de la definition de persuasion ? la persuasion "non-dite" et celle argumentée ?
Mais meme dans le cas de la persuasion argumentée, celle ci peut donner un sens, une raison a l'autorité ? Persuasion argumentée (sans épiloguer) et Autorité peuvent coexister , se completer , (pas forcement dans toutes les situations non plus) et meme pour des enfants en bas age ?

Autorité

Une proposition:la logique de contrat
l'asymétrie de la situation autoritaire peut se situer dans une temporalité. Ainsi, la persuasion est compatible en ce sens qu'un contrat entre les deux partie est passé sur l'acceptation de cette asymétrie avec une limite dans le temps. Exemple du maitre et de l'élève, du salariat...
Je reste aussi dubitatif sur l’incompatibilité de la persuasion et de l'autorité. On se rapproche de la vision de WEBER qui institue un ordre naturel des choses avec différentes dimensions. Voir Alain ERALY, c'est cet auteur qui m'a montré la limite de WEBER.
Amicalement....