G.W.F. Hegel - De l'importance de la grammaire

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A ce moment mécanique de l’apprentissage de la langue, se relie, d’ailleurs, aussitôt, l’étude de la grammaire, dont la valeur ne peut pas être prisée assez haut, car elle conditionne le commencement de la culture logique[1] ;  — c’est là un point que j’évoque encore pour finir, parce qu’il semble être presque tombé dans l’oubli. La grammaire a, en effet, pour contenu, les catégories, les productions et déterminations propres de l’entendement ; c’est donc en elle que l’on commence à apprendre l’entendement lui-même. Ces essentialités les plus spirituelles avec lesquelles, la première, elle nous familiarise, sont quelque chose dont on ne peut plus compréhensible pour la jeunesse, et il n’y a assurément rien de plus spirituel qui soit plus compréhensible qu’elles, car la force encore sans ampleur qui est propre à cet âge ne peut accueillir ce qui comporte une riche multiformité ; or, ces abstractions dont nous venons de parler sont ce qui est totalement simple. Elles sont, en quelque sorte, les lettres singulières et, à vrai dire, les voyelles du domaine spirituel, par lesquelles nous commençons,  pour apprendre à l’épeler, puis à le lire. — Ensuite, la grammaire les expose aussi d’une manière appropriée à cet âge, en tant qu’elle enseigne à les différencier au moyen de marques auxiliaires extérieures[2] que la langue contient la plupart du temps elle-même ; de la même façon qu’il est mieux que chacun puisse différencier rouge et bleu sans pouvoir indiquer les définitions de ces couleurs selon l’hypothèse newtonienne ou une autre théorie, cette connaissance dont on vient de parler est, pour commencer, suffisante, et il est de la plus haute importance d’avoir été rendu[3] attentif à ces différences. Car, si les déterminations de l’entendement, puisque nous sommes des êtres d’entendement, sont en nous, et si nous les comprenons immédiatement, la première culture[4] consiste à les avoir[5], c’est à dire à avoir fait d’elles un objet de la conscience et à pouvoir les différencier par des marques.

 

G.W.F. Hegel, Discours du 29 Septembre 1809, in Textes pédagogiques, traduits et présentés par Bernard Bourgeois, 1990, Vrin, Paris, p. 85-86. Traduction légèrement remaniée.



[1] Logischen Bildung

[2] Âusserliche Hilfsmerkmal

[3] Gemacht : littéralement « fait », au sens de « fabriqué ».

[4] Bildung

[5] Haben

 

Commentaires

est-ce à dire...

Enseignant en CE1, ce texte du grand philosophe va me faire changer d'avis... ! Je trouvais aberrant ces nouveaux programmes 2008, en particulier la dose indigeste de grammaire qu'il faut faire ingurgiter à nos jeunes éléves de 7 ans. Que penserait Hegel des nouveaux programmes de CE1 en grammaire ? Ne faut-il pas d'abord "pratiquer" la langue, la "sentir", avant de la nommer (voire de la réciter) ?

je dirais que, pour ce qui

je dirais que, pour ce qui concerne la langue maternelle, l'élève de CE1 (en gros, l'âge de ma fille ainée), n'en est plus tout à fait à la "sentir" ou à la pratiquer - ce sentiment et cette pratique ont alors déjà plusieurs années d'ancienneté - mais bien à la comprendre, ce qui me semble impliquer la construction progressive d'un rapport réflexif à la langue, dans lequel la grammaire a toute sa place, ce qui ne signifie pas non plus, bien sûr, qu'il s'agisse de ne faire que cela.

Je ne connais pas assez les programmes de 2008 pour me prononcer sur ce point précis, et il est certes possible de rendre l'apprentissage de la grammaire tout à fait stérile, mais je crois aussi qu'il est possible d'en faire l'occasion d'une appropriation approfondie des langues, et qu'à ce titre elle est même probablement nécessaire.

JG

la grammaire:un cas d'école du problème du par coeur à l'école

Il me semble que votre engagement repose sur un préjugé couramment partagé par les professeurs formés en IUFM dont la "discipline" reine, la pédagogie, n'est pas sans faire penser à ces mots de G.Ganguilhem concernant la psychologie, "une philosophie sans rigueur une éthique sans exigence et une médecine sans contrôle", ce préjugé: on ne doit faire apprendre aux élèves que ce qui peut faire sens pour eux -ce qu'ils peuvent comprendre. Il en résulte que la grammaire étant "indigeste" et ne faisant pas sens, il ne faut pas l'enseigner aux enfants. Cette thèse s'inscrit dans une critique générale de l'apprentissage par coeur, particulièrement de tout ce qui n'est pas expliqué aux élèves.
Vous êtes, je crois, victime d'un pragmatisme axiologique d'autant plus nuisible qu'il s'ignore. Je m'explique: adoptant cette position, vous oubliez que la grammaire forme l'esprit logique des élèves -les catégories de la langue sont liées à celles de la pensée comme l'exprime très bien le linguiste E.Benveniste à propos de textes d'Aristote, vous biffez les effets de cette maîtrise ,qui, pour ne pas être immédiats, n'en sont pas moins réels, tout autant que le fait de connaître des poèmes, des fables et des tables par coeur, pour autant que l'élève persévère dans ses efforts tout au long de sa scolarité. Pour comprendre cela, il est nécessaire d'avoir une vue à long terme concernant les apprentissages fondamentaux et notamment celui de la grammaire. Or, l'obsession du sens est de ce point de vue toxique -une véritable pathologie. En effet, si telle activité donne un sens "concret" à un enseignement, ce faisant, nonobstant les vertus magiques du "travail" métacognitif et transdisciplinaire, de l'interdisciplinarité ainsi que des merveilles de la transposition didactique, elle mutile les sens possibles des connaissances, sens imprévisibles qui constituent les seules ressources disponibles des innovations à venir - de pensées singulières.
Quant au primat de la parole sensible et vive sur la grammaire morte, c'est une erreur d'analyse: la parole enseignante, pour autant qu'elle ne se réduit pas un babillage est nécessairement structurée grammaticalement, et, la grammaire, pour autant qu'elle est enseignée rationnellement, peut avoir les mêmes effets "vifs et sensibles" que n'importe quelle type de connaissances ordonnées.
Sur tous ces points je vous recommande vivement, si vous êtes pressé par le temps, la conférence de Barbara Stiegler intitulée "Formation et adaptation: la mémoire dans l'enseignement." disponible sur le site de l'école normale supérieure, à la rubrique des lundis de la philosophie dirigée par Francis Wolff, dans le cycle de conférences de philosophie de l'éducation animé par Denis Kambouchner, si vous disposez de temps, la lecture de "De la grammatologie" de Jacques Derrida, sera particulièrement éclairante, cependant que, pour cela, il vous faut, au préalable, avoir lu non seulement Hegel mais encore Platon, Rousseau et Husserl -à minima.
Quant au problème de "changer d'avis", il m'apparaît symptomatique du relativisme ambiant et de la quasi-disparition du concept de vérité du champs de la réflexion sur l'éducation. Quant à "nommer la langue ou la réciter", j'ai beau chercher, je ne vois pas du tout ce que cela peut vouloir dire, peut-être est-ce seulement un lapsus révélateur de votre haine du par coeur?!
Sur tout cela vous consulteriez avec profit le toujours très actuel livre de Denis Kambouchner, "Une école contre l'autre".

Cordialement.
Un homme ordinaire.