Foray - extrait - La relation éducative

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Eduquer, pour une part importante, c’est agir. C’est décider, demander, enseigner, encourager, interdire, etc. C’est aussi s’attendre à ce que les enfants répondent à ces actes et fassent ce qui est attendu. Si l’attendu ne se produit pas, l’éducateur réitère sa demande en supposant que l’absence de réponse n’est pas une contestation légitime mais le signe que le travail éducatif doit continuer. Ces actes sont ceux des parents qui décident de l’heure du coucher, apprennent à leurs enfants des règles de conduite ou leur demandent de rendre service. Ce sont ceux des éducateurs du centre social qui proposent une activité, ou ceux d’un enseignant qui donne une consigne de travail. Ce sont également ceux du pédagogue qui met en œuvre une pédagogie de l’autonomie et est prêt à expliquer en détail aux élèves ce qu’il attend d’eux.

Ces exemples illustrent l’asymétrie de la relation éducative. Cette relation n’est pas égalitaire. Il y a entre ses termes une différence de position. Sans asymétrie, on quitte l’éducation intentionnelle. Une relation égalitaire peut être une occasion d’apprendre et de grandir, à proportion des expériences qu’elle suscite. Mais ce qui caractérise une relation asymétrique est le fait qu’une personne (a) agit sur (b), afin que (b) apprenne, se transforme et grandisse. L’asymétrie éducative signifie que les places occupées par les protagonistes de la relation ne sont pas interchangeables. Il y a la place du parent, de l’éducateur ou de l’enseignant et celle des enfants.

Comment désigner la place de l’éducateur ? Comment qualifier l’acte par lequel un éducateur adresse une demande à un ou des enfants quelle que soit cette demande, demande d’action autonome, de coopération, d’obéissance, etc. ?

Un bon terme est celui de « responsabilité ». Ce terme a été introduit plus haut, en référence au Principe responsabilité (1979/1995) de Jonas. La responsabilité n’est pas, écrit-il, la responsabilité juridique de l’imputation causale telle que moins on agit et moins on risque d’être responsable. Au sens juridique, la responsabilité est un risque. Dans l’éducation, elle est un devoir d’agir, tel que moins l’éducateur agit et plus il risque de devoir en répondre. Ce n’est pas une responsabilité de soi, mais une responsabilité pour autrui. Etre responsable signifie que l’être placé sous mon contrôle est en même temps une personne qui m’oblige. L’essence de la responsabilité, c’est que le fait de pouvoir agir « sur » autrui devient le fait de devoir agir « pour » autrui (Jonas, 1979/1995, p.130-7) [...].

Etre responsable d’autrui suppose de pouvoir agir, autrement dit de disposer d’un certain « pouvoir ». J’entends par là, le droit de prendre des décisions qui s’appliquent à ceux qui sont placés sous la responsabilité de l’éducateur. J’utilise ici le terme de pouvoir, en référence au terme latin potestas, mais il est vrai que cette définition correspond aussi à ce que la langue du droit appelle par exemple l’autorité parentale, ou encore à l’expression « avoir l’autorité ». Eduquer implique que des décisions soient prises et mises en œuvre : on décide d’inscrire son enfant à l’école publique ou dans un établissement privé. On décide de l’envoyer dans un camp de vacances ou de rester en famille, etc. Le pouvoir ainsi entendu n’est ni l’arbitraire, ni la force, même s’il arrive que son exercice soit arbitraire ou qu’il implique l’usage de la force. Les actes de pouvoir se justifient eu égard aux buts de l’éducation, parmi lesquels l’autonomie : si les enfants ont besoin d’une nuit complète de sommeil, la décision de les mettre au lit est légitime. Leur obéissance se justifie et la contrainte exercée sur l’enfant récalcitrant le sera aussi.

J’entends par autorité, une façon d’occuper la place dévolue à l’éducateur dans la relation éducative ; une façon d’assumer sa responsabilité ou encore d’exercer le pouvoir qui lui est attaché. Ce n’est pas la seule, ni nécessairement la meilleure. Un éducateur peut agir en faisant appel à l’autonomie ou à l’initiative des enfants ; il peut compter sur la force des habitudes ou en appeler à un calcul rationnel (« si tu veux x, alors… »). Il peut jouer sur la séduction, la menace, recourir à la punition. Dans cette gamme de moyens, l’autorité se spécifie ordinairement ainsi : elle est un pouvoir de faire agir sans recourir à la force. Cette définition fait de l’autorité un pouvoir moral (auctoritas). Elle est liée au prestige de l’éducateur, à l’ascendant qu’il a au sein de la relation éducative. Dans la langue ordinaire, elle ne correspond pas à l’expression « avoir l’autorité », mais à « avoir de l’autorité ». Avoir de l’autorité, c’est se faire obéir, mais c’est aussi être écouté, donner des conseils, orienter.

Cette analyse conduit donc à distinguer le pouvoir et l’autorité : (1) le pouvoir (potestas) comme droit de prendre des décisions qui s’appliquent aux autres et (2) l’autorité (auctoritas) comme pouvoir moral et comme prestige, comme capacité à faire agir sans recourir à la force. Il arrive régulièrement dans l’éducation que le pouvoir et l’autorité soient associés, mais ce n’est pas toujours le cas. Un éducateur peut occuper une place de pouvoir (1) et ne pas se faire obéir (2) : il a l’autorité mais n’a pas d’autorité. Inversement, une personne peut avoir de l’autorité, en dehors de toute situation statutaire. Quant à la force, elle est compatible avec la position statutaire du pouvoir. Mais elle est exclue de l’autorité. Le sens commun le sait bien qui rappelle qu’autorité et punition s’excluent mutuellement : plus on a d’autorité, moins on a besoin de punir et réciproquement.

Philippe Foray

Extrait de Devenir autonome, apprendre à se diriger soi-même, ESF éditeur, 2016, p. 94-96.