Entretien Kambouchner, Meirieu, Stiegler - 3e partie : l'école et l'idéal démocratique

Il apparaît que les systèmes scolaires modernes sont par principe traversés par des tendances et des fonctions pour partie contraires, entre la (re)production du corps social et le développement personnel de l’individu, entre la domination et l’émancipation, la « sélection » et l’ « égalité des chances », etc. Tensions portées au plus haut point peut-être dans les sociétés démocratiques et hyper-médiatiques qui sont les nôtres.

Nous avons donc demandé à nos trois interlocuteurs comment il faudrait selon eux négocier aujourd'hui entre ces tendances et ces objectifs, à la fois du point de vue de l'orientation, des curricula et des méthodes pédagogiques, de telle sorte que l’école démocratique ne soit pas simplement une école de masse, insatisfaisante à tous égards.

 

NB : l'ensemble de cette partie (env. 45') est présenté ci-dessous intervention par intervention. Mais vous pouvez aussi l'écouter - ou la lire - de manière continue en cliquant ici.


1 - Denis Kambouchner (8')

Notre système est de fait profondément inégalitaire, et l’articulation entre enseignement général, technologique et professionnel mériterait d’être repensée en profondeur : le système scolaire français n’est pas à la hauteur de ses prétentions d’égalité et de justice, et il est devenu presque incapable d’offrir, à un grand nombre d’élèves, autre chose que des choix par défaut. (...)

Mais la démocratisation authentique de l’éducation scolaire dans son ensemble – qui est un impératif - devrait d’abord passer par le renforcement de la qualité de l’enseignement dès les premiers degrés de la scolarisation. En particulier, la question récurrente de l’échec scolaire doit être posée autrement et plus radicalement : comment faire pour que l’échec scolaire n’ait pas lieu et non pas comment y remédier. (...) Une fois défini l’idéal humaniste et démocratique de l’école, le véritable problème moderne de l’éducation est devenu : où sont les maîtres susceptibles d’assurer cette éducation ?

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2 - Bernard Stiegler (9')

Le problème de la démocratie à l'école ne peut pas être posé isolément du problème de la démocratie dans la société. Or le problème est que la démocratie contemporaine telle qu’elle s’est développée depuis le XXe siècle dans les sociétés industrialisées a pris la forme d’un populisme consumériste qui représente en réalité un renoncement à la démocratie, qui s’accompagne notamment d’un renoncement éducatif, au profit d’une logique d’adaptation aux besoins socio-économiques. (...) Au contraire, il faut poser que l'idéal de la démocratie c'est en quelque sorte l'aristocratie : si une démocratie n'arrive pas à poser en idéal d'elle-même que tout le monde doit atteindre le meilleur... en tout cas que tout le monde doit non pas « être le meilleur » mais avoir accès à un meilleur, si une démocratie n'est pas « mélioriste » et donc aristocratique, ce n'est pas une démocratie.

Même s'il est vrai que l'école est la machine de production de la démocratie, il y a des conditions à cela : s'il y a des garanties pré-scolaires qui ne sont pas mises en œuvre, si le travail proprement éducatif – qui n’est pas le premier rôle de l'éducation nationale - n'est pas assuré, si les journaux, les présidents de la République, disent "c'est quoi" au lieu de dire "qu'est-ce que", etc, l'école ne peut tout simplement pas faire son travail, ce qui l’a conduite finalement à s'adapter à la situation, et on a fini par avoir des profs qui disent aussi à leurs élèves "c'est quoi, le cours, cette année ?".

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3 - Philippe Meirieu (17')

Il faudrait en effet parvenir à conjurer l’échec scolaire le plus en amont possible de la scolarité, mais aussi mieux distinguer ce qui relève de l'instruction obligatoire et ce qui relève de la spécialisation normale des individus. A ce titre, nous payons très lourdement le choix d'avoir rattaché le collège au lycée et non pas à l'école primaire : le collège flotte ainsi dans une espèce d'apesanteur entre une école primaire et un lycée, lieu de transit mal défini et mal aimé, ce qui y rend extrêmement difficile la mise en œuvre de l'exigence d'une scolarité obligatoire. (...) C’est pourquoi il faudrait refonder le collège, autour d'un examen final de collège qui ait la valeur symbolique du certificat d'études,afin de marquer d'une manière plus claire quelles sont les exigences de la scolarité obligatoire.

Qu'il y ait une sélection, qu'on en discute les critères, c'est très bien : on ne peut pas évacuer la sélection. Mais aujourd'hui la difficulté est que ceux qui ne sont pas dans les « vainqueurs » payent trop cher. Or, la question de la sélection paraîtrait très largement dédramatisée si on cherchait à articuler intelligemment formation initiale et formation continue, et si l’on introduisait une certaine modularité au niveau de l’enseignement secondaire. (...)

Pour le moment, nous payons le prix très élevé du fait que la démocratisation de l'accès ne s'est pas traduite par la démocratisation de la réussite. (...) C'est à dire que paradoxalement, un système dont l'accès était moins démocratique et plus sélectif générait moins de rancœur sociale : la montée de cette rancœur n'est que le corollaire d’une démocratisation quantitative qui n’a pas aboutit à une démocratisation sociale ni qualitative.

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4 - Denis Kambouchner (12')

On pourrait réfléchir en effet au maintien de la structure "collège unique", avec néanmoins une ouverture d'options plus diverses que celles qui sont offertes, avec un plus grand poids des options en question, cela débouchant soit sur le lycée maintenu comme cadre des formations classiques assez larges, soit sur des écoles professionnelles. (...)

Mais les grandes améliorations qu'il faudrait promouvoir ne peuvent se faire à moyens constants. Appuyons l'idée d'une sorte de « new deal » scolaire, qui est peut-être en décalage par rapport à ce que nous connaissons aujourd'hui mais qui garde sa nécessité y compris sur le plan de la mobilisation des esprits : « Nous allons bâtir la nouvelle école, nous allons bâtir le nouveau lycée, nous allons bâtir de nouvelles écoles professionnelles ». (...) La scolarité obligatoire pourrait ainsi être maintenue dans un cadre unique dûment modulé, avec tous les aménagements de l'environnement qu'il faut et puis, tout de même, une révision des pédagogies, ce qui donnerait lieu à de vifs débats mais qui est, si l'on veut se placer en perspective positive, une chose indispensable.

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Autres parties de l'entretien

Partie I : Ecriture et numérique, comment l'école du livre doit tenir compte du nouveau monde sur écran ?

Partie II :  L'école dans la "société de la connaissance"

 

Version audio intégrale et continue de cette partie (45')

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