Entretien Kambouchner, Meirieu, Stiegler - 2e partie : l'école dans la société de la connaissance

On entend beaucoup parler d’ "économie de la connaissance". Devenir la première d’entre elles, tel est le but explicite de l’Union Européenne depuis la fameuse « stratégie de Lisbonne ».  Il s’agirait de bâtir avant tout une économie fondée sur la « valeur ajoutée » de « l’intelligence », seule organisation à même de préserver notre « modèle social » face à la concurrence mondialisée. D’où un discours enthousiaste nous promettant un Eldorado numérique.

Or il nous semble à Skhole.fr que les mutations en cours sont en réalité profondément ambivalentes et encore largement indéterminées. Economie de la connaissance ne rime pas nécessairement avec développement de la culture, mais aussi bien, et peut-être d'abord, pour le moment, avec prolétarisation des esprits.

Ainsi nos trois interlocuteurs en appellent à un usage éclairé des nouvelles technologies de l’information et du numérique, ce qui implique nécessairement une formation exigeante, c’est-à-dire méthodique et encadrée. Cette formation ne peut à leurs yeux se cantonner à un usage purement instrumental de ces outils, et doit donc s’inscrire dans un projet global de formation de l’individu au savoir, dont elle ne peut être dissociée. C’est à cette condition qu'il sera possible de faire des nouvelles technologies de l’information et du numérique des instruments du développement de la culture, et non pas d'abord d'adaptation passive à des exigences économiques.

 

NB : l'ensemble de cette partie (env. 40') est présenté ci-dessous intervention par intervention. Mais vous pouvez aussi l'écouter - ou la lire - de manière continue en cliquant ici.


1 - Bernard Stiegler (11')

En fait, le discours enthousiaste et irénique sur  l’économie de la connaissance relève avant tout d’une symptomatologie de la dénégation : il acte la désindustrialisation de fait de nos sociétés, feignant de l’accompagner. Mais surtout, il dénie le fait que nous sommes maintenant dans des sociétés de désapprentissage. En ce sens, le capitalisme cognitif  se présente d’abord comme une prolétarisation du système nerveux, mis au service de la machine, comme l’ont été en leur temps les muscles. (...)

Là où nous sommes prolétarisés, il s’agit de reconstituer des milieux associés, à l’instar de ce qui passe pour le logiciel libre. D’où l’importance cruciale d’une véritable politique industrielle et éducative ambitieuse, qui ne se contente pas de laisser faire et de suivre les acteurs du secteur privé, c’est-à-dire une politique bien loin des orientations pusillanimes de l’OCDE. (...) Il faut changer de paradigme.

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2 - Philippe Meirieu (17')

En effet, le nouveau paradigme qui domine l’institution scolaire est celui du management. On assiste à une focalisation croissante de l’ensemble des systèmes éducatifs sur l’évaluation, clairement inscrite dans une logique de marché,  dont le pilotage par les résultats est la conséquence directe. (...) Dans la prétendue société de la connaissance, la finalité de l’école se résume de plus en plus à la production d’indicateurs quantitatifs permettant à un citoyen devenu simple consommateur de se repérer dans un environnement concurrentiel. Le désengagement de l’Etat, qui ne garantit plus la qualité du service public, se traduit par une profusion de données.

Cette évaluation généralisée a pour conséquence, entre autres, une médicalisation de l’échec scolaire. On externalise les dispositifs qui le prennent en charge, et la classe devient un simple lieu de repérage des dysfonctionnements comportementaux. (...) Il semble difficile, du moins à court terme, de pouvoir enrayer cette tendance lourde des systèmes éducatifs occidentaux. Mais ce sur quoi nous pouvons peser, c’est le choix des indicateurs eux-mêmes, afin que ceux-ci ne soient pas définis de manière comptable et technocratique.

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3 - Denis Kambouchner (9')

Dans ce contexte, il ne s’agit pas de rejeter les NTIC, mais de bien penser leur relation avec l’école et leur place dans celle-ci.  Elles sont non seulement un outil très efficace de recherche d’informations, mais elles peuvent aussi, et surtout, devenir un formidable instrument de culture. (...) Mais pour être féconds, ces outils doivent être utilisés par des individus formés et cultivés, formation et culture que ces outils ne peuvent à eux seuls produire.

On ne peut faire l’économie du rôle central du commerce des hommes dans l’éducation des individus. A ce titre, il est frappant de constater que les pays qui obtiennent de très bons résultats aux enquêtes PISA sont ceux où l’on peut constater un très fort consensus social en général, et sur l’école en particulier. Dans le contexte beaucoup plus clivé de la société française, où le rapport à l’école est plus problématique, la question ne se limite pas à l’usage des outils numériques, mais est bien celle de l’inscription  - indispensable - de ceux-ci dans une culture véritable et partagée, afin qu’ils puissent faire l’objet d’une authentique maîtrise et fécondité.

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Autres parties de l'entretien

Partie III :  L'école et l'idéal démocratique

Partie I :  Ecriture et numérique, comment l'école du livre doit tenir compte du nouveau monde sur écran ?

 

Version audio intégrale et continue de cette partie (40')

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