Entretien avec David R. Olson

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Lou Dorfsmann - cafétéria de la chaîne CBS/Gastrotypographicalassemblage

 

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David R. Olson est professeur de science cognitive appliquée à l'institut Ontario de recherche en éducation (université de Toronto). Marqué par les travaux de l'anthropologue Jack Goody, il fut élève de Jerome Bruner, et s’est intéressé, dans de nombreux ouvrages dont L'univers de l'écrit (Retz, 1994), aux implications conceptuelles et cognitives de l’écriture et de la lecture. 

Nous avions déjà reproduit sur skhole.fr certains extraits de ses ouvrages consacrés à la culture écrite - ou literacy - et à l'école comme institution. A l'automne 2009, David R. Olson a bien voulu répondre à quelques unes de nos questions, dans le cadre de l'entretien que voici.

 

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Skhole : En vous fondant sur votre analyse de la notion de « literacy », pourriez-vous nous expliquer comment vous interprétez les mutations technologiques et culturelles actuelles, c’est-à-dire le fait que nous entrons dans l’ère de la numérisation de l’écriture et de la lecture ? A quel point, d’un point de vue historique, ces mutations sont-elles importantes selon vous ? Comment les définiriez-vous ? Quels en sont les opportunités et les dangers en ce qui concerne la culture humaine ?

David R. Olson : Il est difficile d’anticiper l’importance culturelle d’une nouvelle technologie. Il est clair que la numérisation a rendu possible des modes de communication nouveaux et rapides, mettant les gens en relation de manières inédites au sein des communautés existantes, et créant également de nouvelles communautés – forums de discussion, etc. Cependant, historiquement et culturellement, les grandes transformations ont été le reflet de la création des différents systèmes d’écriture (sous toutes leurs formes) et de l’invention de l’imprimerie. La première - l’écriture - fut importante car elle donna de la permanence au mot, nous permettant et nous invitant ainsi à faire plus attention au langage lui-même. De là l’invention de la logique ainsi que de formes de discours plus spécialisées, comprenant le langage « savant ». La seconde, l’imprimerie, fut importante en cela qu’elle a radicalement modifié le lectorat, permettant à chacun, ou presque, de devenir un participant du discours. Comme nous l’avons dit, cela a démocratisé la literacy. Dès lors, qu’est-ce que la numérisation apporte de plus ? Je suspecte qu’elle apporte moins à la literacy qu’à l’économie, l’industrie ou la prévision sociale (comme pour les réservations de billets d’avion ou autres choses du même ordre). La literacy, dans la mesure où elle implique une extension des usages du langage, n’a, aussi loin que je puisse voir, pas changé beaucoup.

Pourriez-vous préciser ce que vous entendez, dans votre article consacré aux modes de lecture et d’écriture de l’alphabet à l’internet, en disant que, à l’ère de l’écriture numérique, « le lecteur devient responsable » ?

Je suppose que ce que je voulais dire, c’est qu’avec une telle profusion de matériau écrit, le rôle de l’éditeur – qui consiste plus précisément à prescrire quoi lire, en quoi avoir confiance, quoi transmettre aux autres – incombe maintenant au lecteur. Nous ne pouvons plus nous en remettre si facilement aux autorités pour nous dire en quoi croire. Je suppose que c’est une étape supplémentaire de la « démocratisation » dans la mesure où chacun peut maintenant participer et forger ses propres opinions, mais au prix de la perte des mécanismes d’évaluation de la qualité et de la vérité de ce qui est écrit. Il n’y a plus l’Eglise ou l’Etat pour nous dire ce que nous devons croire.

Comment pensez-vous que le système scolaire, fondé sur la lecture de livres, doit réagir face aux transformations technologiques et culturelles profondes que nous vivons actuellement, à la fois institutionnellement et pédagogiquement ? Que devraient faire les systèmes scolaires et les enseignants concernant les « nouvelles technologies » dans leur ensemble ? Comment pensez-vous qu’ils doivent répondre à la façon dont les digital natives en font usage ?

L’école devrait continuer à lire et à écrire en montrant aux enfants comment comprendre différents types de documents et comment produire les leurs propres. Les ordinateurs ont une place dans ce système comme outils pour écrire et rechercher des informations, mais sans modifier fondamentalement l’attention traditionnellement portée aux usages de l’écriture. L’imprimerie tendait à individualiser le fait d’apprendre – souvenez-vous du temps des classes silencieuses – bien que les écoles modernes aient tendance à s’appuyer beaucoup plus sur l’écriture, les lectures en groupe et les discussions. Il se peut que les ordinateurs aussi soient utiles pour l’apprentissage collaboratif. Cela reste à voir. Les jeunes se parlent certes les uns aux autres sur leurs iphones, mais rien ne prouve que cela aide à penser à un sujet. Les ordinateurs peuvent éventuellement aider les étudiants à collaborer, mais il faut voir comment ils peuvent être utilisables dans les salles de classe. Il ne faut pas nous attendre à ce que la numérisation implique de par elle-même certaines conséquences mécaniques; tout cela dépendra de l’utilité que nous lui trouverons.

Que pensez-vous du projet de Google de numérisation de livres et de leur mise à disposition ? Partagez-vous les craintes de Robert Darnton à ce sujet ?

Je trouve le livre de Darnton plutôt insignifiant. Il n’a que peu à dire, voire rien du tout ; tout comme moi, il attend de voir ce qui va se produire.

Comment envisagez-vous l’âge de la « bureaucratie digitale » qui s’annonce, dans lequel le consommateur peut certes avoir accès à quantité de documents digitaux et même des bibliothèques entières, mais est aussi exposé au traçage et au profilage électroniques ?

Oui, c’est bien ce dans quoi nous sommes entrés, ou presque. Sauf pour les zones rurales, il n’y plus de limites dans l’accès à l’information. Mais le goulet d’étranglement réside dans l’usage. Il faudra toujours des personnes sérieuses et réfléchies pour faire quelque chose de l’information disponible. J’ai lu des centaines de livres sur la literacy ; le problème est de construire une théorie claire à partir de tout cela. L’information n’est qu’un outil dans la formation du savoir. C’est le savoir qui est le problème, pas le seul accès à l’information.

Vous semblez considérer la numérisation comme un simple moment au sein de l’époque de l’écriture et de la lecture, plutôt que comme une « grande transformation » de la literacy. Ne pensez-vous pas qu’il se peut que ces changements puissent avoir des conséquences culturelles, cognitives et épistémologiques plus larges, particulièrement à cause de ce que vous appelez « la perte des mécanismes d’évaluation de la qualité et de la vérité de ce qui est écrit » ?

Il est universellement reconnu que la parole, ou plutôt la capacité à parler, est la faculté qui nous définit plus ou moins comme humains. Rien n’arrive à la hauteur de la parole pour signifier. Deuxièmement, la représentation de la parole au moyen de l’écriture est la seconde caractéristique majeure des humains dans la plupart des sociétés, et en encore plus certainement pour les plus avancées. La notation mathématique, rendant possible la science, est probablement la troisième de ces caractéristiques. La quatrième est celle de la « computation » de langages, qui rend l’univers digital possible. Les utilisations du calcul automatisé pour l‘innovation scientifique, pour l’organisation sociale, la prévision ou la conception, etc. sont plus qu’importantes. Mais les implications de cette computation pour la cognition humaine, c’est-à-dire en ce qui concerne la pensée et l’extension des usages de l’esprit, sont ou minimes ou nulles. Les ordinateurs nous permettent très certainement d’atteindre de nouveaux niveaux de coordination, et les programmes informatiques peuvent organiser des expéditions lunaires. Mais en général, les utilisations des technologies numériques pour les gens ordinaires dans la vie ordinaire sont de peu d’importance comparés à l’écriture, les mathématiques, et encore plus de toute évidence en comparaison avec le langage.

Amazon vient de lancer son livre électronique, le « Kindle ». Pensez-vous que ce genre d’appareils va changer notre façon de lire et notre rapport à la lecture ? Plus généralement, ne peut-on pas dire qu’après « le monde sur papier », nous sommes entrés dans l’ère du « monde sur écran » ?

Ecrire, je crois, fait entrer le langage et les mots en particulier dans le champ de la conscience et de la connaissance, faisant des mots et du langage quelque chose sur quoi penser. Les livres tirent profit de cette nouvelle conscience tout autant qu’ils la développent. Le Kindle rend les livres portables. La promesse que font les livres électroniques est qu’ils rendent les livres accessibles à un public plus large, tout comme le fit l’imprimerie. Pour ma part, je vois Le Kindle comme une alternative séduisante au fait d’acheter des livres, pas comme une technologie révolutionnaire. La computation et l’informatique constituent un nouveau medium de représentation et, comme je l’ai mentionné plus haut, elles ont changé les sciences et l’économie. Mais ceux qui apprennent à programmer, à écrire des programmes nous permettant de mener nos projets à bien, ou qui se servent des technologies informatiques pour d’autres fins intellectuelles, sont une minorité. Nous bénéficions des produits de ceux qui les fabriquent, mais jusqu’à maintenant il n’y a aucune tendance à nous apprendre comment computer dans la vie quotidienne. A l’inverse, nous parlons, lisons, écrivons tous. Un jour peut-être, écrire un programme sera si facile que nous en aurons fait une habitude et que nous nous verrons nous-mêmes comme les expressions d’un programme (à la manière d’un cyborg). Mais ce ne sera pas avant longtemps.

 

David R. Olson, professeur de science cognitive appliquée à l'institut Ontario de recherche en éducation (université de Toronto)

Nous remercions les Editions Retz de nous avoir permis d'entrer en contact avec le Pr. Olson.