Enfance et activité chez Spinoza (ou bac à sable et causalité adéquate), par Frédéric Lordon

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Pablo Flaiszman, Sobre la mesa, Eau-forte - aquatinte, 2015

Texte de l'intervention de Frédéric Lordon lors de la journée d'étude "Spinoza et l'enfance" du 3 juin 2017 : voir la video

 

Je voudrais ici, comme on peut sans doute le faire à partir de nombreux thèmes,  non pas tant éclairer l’enfance par Spinoza que, à l’inverse, éclairer le spinozisme par l’enfance, j’entends : faire de l’enfance le révélateur d’un de ses problèmes, à la manière dont François Zourabichvili a fait de l’infans adultus qu’est le poète espagnol le point de départ de l’un des grands problèmes du spinozisme : le problème de la mutation des corps.

 

En l’occurrence je voudrais nouer ce problème autour de ce qui me semble être un paradoxe de la condition infantile. Qu’elle nous apparaisse d’abord comme un tréfonds d’impuissance, c’est presque un lieu commun, auquel Spinoza ne manque pas de donner lui-même ses propres attendus : le bébé ou l’enfant, nous dit le scolie d’Eth., V, 39, « a un corps apte à très peu de chose et, dépendant au plus haut point des causes extérieures, a un esprit qui, considéré en soi seul, n’a presque aucune conscience ni de soi, ni de Dieu, ni des choses ». Du reste, ajoute le scolie d’Eth., V, 6, « personne ne plaint les bébés de ce qu’ils ne savent pas parler, marcher, raisonner, ni enfin de ce qu’ils vivent tant d’années pour ainsi dire inconscients d’eux-mêmes ». Que personne ne les plaigne, Spinoza en fait ici le marqueur d’une simple habitude, dont il veut nous montrer qu’elle est la seule ressource des jugements ordinaires relatifs à l’état de privation quand, en réalité, « il est certain qu’une privation n’est rien de positif »[1]. En tout cas tout le monde tient pour acquis que l’enfant puisse si peu. Inapte de corps et d’esprit, suspendu, pour sa persévérance, à des secours externes qu’il perçoit à peu près avec la même clarté (moins en fait) que le héros des Recherches d’un chien de Kafka observant la pâtée descendre à heure fixe dans sa gamelle, le petit enfant nous apparaît d’abord comme la figure même de la passivité, par là d’ailleurs métaphore de la condition humaine générale, en regard de laquelle le cheminement éthique semble se redéfinir comme un devenir pleinement adulte.

L’enfance n’est-elle pour autant qu’impuissance et rien d’autre ? C’est ce qu’on ne saurait faire dire sans autre forme de procès à Spinoza qui livre en fait lui-même tous les éléments d’une réévaluation de la condition infantile, formellement engagée par les lectures de François Zourabichvili[2] et plus encore, avant lui, Laurent Bove[3]. Le bébé, nous avertit Laurent Bove, n’est-il pas capable d’Hilaritas, qui en soi n’est sans doute pas encore l’activité elle-même, mais pourrait bien en être quelque chose comme l’antichambre ? Que l’Hilaritas nous soit bonne, qu’elle soit même la meilleure des choses que nous puissions espérer dans le régime de la servitude passionnelle, nous le savons indiciellement de ce qu’elle ne peut jamais être excessive (Eth., IV, 42), et plus directement encore de ce que la diététique générale qui lui correspond – cette alimentation variée qui rend « le corps tout entier partout également apte à tout ce qui peut suivre de sa nature » – cette diététique générale, donc, offre « une règle de vie qui convient excellemment et avec nos principes et avec la pratique commune, règle de vie qui si elle n’est pas la seule est la meilleure de toute » (Eth., IV, 45, scolie).  On ne peut alors qu’être frappé de ce que le nourrisson, bien sûr assisté du secours externe des parents, n’en soit pas moins spontanément capable de trouver les voies de l’Hilaritas, c’est-à-dire d’éprouver la meilleure des passions joyeuses, manifestation de puissance inattendue au cœur de ce summum d’impuissance que l’enfance est réputée être.

Je me propose ici de radicaliser cette ré-empuissantisation de l’enfant pour montrer que celui-ci est capable de passer de l’antichambre à la pièce principale, c’est-à-dire de l’Hilaritas à l’activité, double radicalisation en réalité puisqu’on ajoutera ce paradoxe que non seulement l’enfant est capable d’activité, mais que d’une certaine manière il l’est davantage que l’adulte, ou plus exactement que ce faux adulte et éternel adulescens que nous sommes tous, perdus au milieu d’un devenir-actif nécessairement inachevé, pour ne pas dire si peu ébauché.

De ces puissances de l’enfance, d’autres, hors la pensée spinoziste, avaient déjà eu l’intuition. N’est-il pas très remarquable qu’un Paul Klee mette ainsi tous ses efforts à renouer avec un état d’enfance où il voit la source la plus profonde de la vision créatrice, on pourrait même parler d’un état de voyance. Toutes les valorisations relatives de l’enfance et de l’âge adulte s’en trouvent renversées : « Messieurs les critiques disent souvent que mes dessins ressemblent aux gribouillis ou aux barbouillages des enfants. Si seulement c’était vrai ! »[4]. Et plus loin : « Les enfants, les fous et les primitifs ont conservé – ou retrouvé – la faculté de voir. Et ce qu’ils voient, et les formes qu’ils en tirent, sont pour moi la plus précieuses des confirmations »[5]. Klee est fasciné par ce qu’on appellera plus tard l’art brut, art surgi d’une spontanéité originelle : la spontanéité de l’inculte. Comment ne pas entendre ici Deleuze qui donnait pour première et plus impérieuse consigne au peintre de « commencer par vider la toile » ? Aussi le peintre doit-il s’efforcer pour recréer en lui cet état de virginité et, partant, de disponibilité, auquel les enfants et les fous de Paul Klee disposent d’un accès de plain-pied.

Voici alors que revient la figure du poète espagnol : car en quoi peut consister cette « virginité » commune aux fous et aux enfants, sinon en ceci qu’ils n’ont pas de mémoire. Les fous parce qu’ils l’ont perdue – d’où cette altération profonde de leur nature –, les enfants parce qu’ils ne l’ont pas encore constituée. N’expérimentant que peu d’affections, et inapte à les lier entre elles, l’enfant, pour cette raison même nous dit François Zourabichvili, passe de fascination en fascination sans qu’aucune ne le retienne vraiment. Rien n’est plus facile à un affect que d’en chasser un autre. L’enfant est chroniquement dans le régime de l’Admiratio, ce faux affect qui ne se lie à rien. Sa virginité est celle d’un corps intracé, surface encore isotrope et indifférenciée, par conséquent susceptible de prendre n’importe quel pli, d’orienter les concaténations futures dans n’importe quelle direction. On voit alors comparativement ce qu’il en coûte au peintre, homme fait, de « vider la toile », c’est-à-dire en fait d’oublier ses propres plis puisqu’il est lui-même une certaine histoire de l’art incorporée, gageure qui, si on la prenait au pied de la lettre, lui demanderait de se défaire de son propre corps, et même de mourir un peu, à la façon du scolie d’Eth., IV, 49. L’enfant, et l’inculte en général, n’ont rien à effacer pour cette simple raison qu’ils n’ont jamais été tracés. Bien sûr il faut prendre tous ces termes avec quelque restriction : rigoureusement parlant il n’y a jamais complète virginité, même pour l’enfant, puisqu’il n’est pas de mode qui ne soit toujours déjà affecté. Mais, sous cette réserve, il reste que, pour l’essentiel, l’enfant ne dispose pas encore des traces ou des plis qui vont constituer le système organisateur de ses nouvelles affections. En empruntant à la physique une métaphore, on dira que l’enfant est encore au stade ergodique.

Les physiciens nomment en effet non-ergodicité cette propriété d’un système évolutif de voir se réduire le nombre de ses états possibles ex ante au fur et à mesure de son évolution, et par l’effet de cette évolution même. Dans le régime de la servitude passionnelle, la constitution de l’ingenium est un processus notoirement non-ergodique, créateur de fixations autorenforçantes, par-là quasi-irréversibles, inévitablement accompagnées d’exclusions latérales, possibilités d’être et de désirer écartées sans retour par les possibilités élues. Sans doute faut-il là encore modérer cette proposition : rien ne permet jamais d’exclure formellement que survienne une affection nouvelle suffisamment puissante ou suffisamment répétée qui défera jusqu’à des plis anciens pour en refaire de tout autres, et (r)ouvrir de nouveaux accès : le banquier deviendra bûcheron, ou cavalier, l’ouvrier entamera des études universitaires, etc. – mais si une sociologie spinoziste voit pleinement la possibilité de ces bifurcations[6], elle en dit aussi la rareté… En tout cas, l’enfance est cet état du mode humain où les effets de la constitution non-ergodique de l’ingenium n’ont pas encore eu le temps de se manifester – par un abus de langage contrôlé, on pourrait dire que l’enfant est encore « sans ingenium ».

C’est bien cette propriété qui, en tout cas au stade du nourrisson, lui ouvre cette possibilité de passion joyeuse soulignée par Laurent Bove : l’Hilaritas du bébé repu. On notera au passage cette opération spéciale du métabolisme qui, consistant en une transformation de l’extérieur en intérieur, a par là-même l’effet de convertir une Titillatio en Hilaritas : la joie orale d’ingérer, chatouillement dont Freud fera le premier stade de la vie sexuelle infantile, donc le lieu par excellence d’un futur affect tenace, tourne, par l’effet même du processus métabolisateur, en allégresse du corps restauré en toutes ses parties, joie du corps repu, le corps étant ici nécessairement considéré dans sa totalité. Bien sûr le nourrisson n’a nullement le monopole des joies du corps repu – tous les corps humains ont à se restaurer –, mais il est le mieux placé pour les apprécier pleinement. Car l’individu, dès lors qu’il a assez grandi, est devenu un être de désirs bien établis, à la poursuite desquels il retourne aussitôt absorbés les éléments restaurateurs dont, au mieux, il n’aura vraiment goûté que les chatouillements de l’ingestion. Ça n’est donc pas qu’il n’éprouve pas l’Hilaritas de la restauration, mais que cet affect est recouvert par toutes sortes d’autres qui disent une vie déjà engagée dans de multiples désirs déterminés. Dépourvus de ces attachements et de ces poursuites, le nourrisson, lui, jouit véritablement de l’Allégresse du corps restauré qui, sauf contrariété immédiate, n’a à triompher d’aucun affect concurrent et peut imposer pleinement son effet.

Ce sont les mêmes propriétés – fixations encore non constituées, disponibilités du corps intracé – qui permettent d’envisager au-delà de l’Hilaritas, une possibilité d’activité enfantine. Car le corps « comme en équilibre » de l’enfant du scolie d’Eth., III, 32 – mais Ariel nous dira certainement des choses beaucoup plus précises à ce sujet, et notamment à propos du veluti – ce corps « comme en équilibre », donc, c’est l’enveloppe d’un ingenium encore dépourvu de sa structure différenciatrice, sans pôles très marqués de valorisation et d’investissement désirant, à la veille seulement de constituer son réseau de traces auto-renforçantes qui opéreront les ruptures de symétrie où l’on reconnaîtra une complexion singulière. Pour l’heure donc, le monde est indifférencié, il ne comporte aucun point saillant sur lesquels pourrait venir se cristalliser cumulativement un complexe de désirs – à part bien sûr quelques objets élémentaires : les adultes soignants et nourriciers, le sein maternel, etc. De là que, (presque) tout s’équivalant et demeurant dans cette équivalence du fait de l’absence de traces bien établies et d’un ordre particulier de liaisons, chaque affection pèse d’un même poids, si bien que toutes en moyenne s’équilibrent.

Le propre du tout petit enfant, c’est donc qu’il ne s’est pas encore installé dans un régime de désir idiosyncratique. Il en est à ce stade où son conatus manque encore de ses objets, ou du moins des objets qui viendront le transitiver selon une certaine régularité, selon une habitude désirante. Dire comme Laurent Bove que le conatus est un « désir sans objet », c’était peut-être mobiliser un être de raison, contre lequel la définition 1 des affects nous prévient : si le désir est l’essence de l’homme, c’est seulement en tant qu’on conçoit cette essence comme déterminée à faire quelque chose par suite d’une certaine affection – mais ce « quelque chose » ne se concevrait pas s’il n’y était attaché un objet. Donc, d’une part, seule cette certaine affection vient déterminer le conatus comme désir particulier, dirigé vers un objet particulier ; et, d’autre part, le mode étant toujours déjà affecté, le conatus est toujours déjà à l’état d’élan transitivé en désir. Le conatus comme désir en suspens est alors ce qu’on pourrait appeler un concept spéculatif, entendons par là sans contrepartie empirique, quoique utile à la pensée. En tout cas, et pour toutes les raisons qui viennent d’être dites, c’est le petit enfant qui vient en donner la meilleure approximation. Car sa situation conative est bien celle d’un élan d’activité mais pour l’essentiel dépourvus de buts, d’une puissance encore en quête de ses points d’application dont il ne fera la découverte que par apprentissage, en grandissant.

De là cette disponibilité particulière du corps de l’enfant à des effectuations intransitives de ses puissances. Mais n’est-ce pas là la définition même de la causalité adéquate et, partant, de l’activité ? L’absence d’une structuration objectacle bien établie de son conatus, qui est une autre manière de dire son ingenium embryonnaire, intracé, est plus susceptible que toute autre d’envoyer le corps enfantin dans des dissipations intransitives de son énergie conative, c’est-à-dire dans la production d’effets qui, par absence de cause objectale extérieure, s’expliquent clairement et distinctement par sa seule nature. Quels effets par exemple ? Eh bien typiquement, le gigotement. L’enfant gigote, remuement de bras et de jambes causé par rien d’extérieur, pure effectuation de puissance corporelle, épuisée en elle-même. L’enfant gigotant, c’est la figure même de ce qu’on pourrait appeler la puissance piaffante, puissance qui ne sait pas quoi faire d’elle-même et, par défaut d’objet, trouve à s’exercer comme pure dépense. Un peu plus tard, il pourra se faire que l’enfant crie, non pas de joie ou de colère, mais comme pure affirmation corporelle, et de même il courra, non pour poursuivre quoi que ce soit, mais simplement parce que son corps le peut, et qu’il y a là d’excellents moyens de dissiper une énergie autrement sans emploi.

Ainsi également, par exemple, de Forrest Gump, ce drôle d’adulte. Lui aussi, court sans but et pour le seul plaisir intransitif de sentir son corps courant. En ce sens il court comme un enfant, et offre peut-être, à côté du poète espagnol, une autre figure de l’infans adultus, spécialement éclatante lors de la scène du match de football : repéré pour ses exceptionnelles qualités athlétiques à la course, Forrest s’est logiquement trouvé enrôlé dans l’équipe locale de football américain. Il y rend exactement les services qu’on attendait de lui : laissant tout le monde sur place, il va marquer l’essai, à ceci près que, là où un joueur ordinaire, l’exploit accompli, s’arrêterait, lui continue de courir, traverse toute la zone d’en-but, puis la piste, puis carrément sort du stade et, sous le  regard médusé de ses équipiers, prend le dehors – on ne l’arrêtera plus. Or il faut bien voir que cette course faussement continue qui emmène de l’intérieur à l’extérieur du stade n’est en fait que le recollement artificiel de deux courses qualitativement très différentes. Car Forrest, infans adultus inattendu, nous montre là ses deux régimes de désir. Le Forrest équipé du maillot, inclus dans une équipe, est l’adultus tracé-socialisé, qui va jouer le jeu de football selon ses règles, c’est-à-dire soumettre sa course aux déterminations extrinsèques du jeu : courir selon un certain rythme (on ne court pas pendant les arrêts de jeu), dans une certaine direction (le but adverse et pas le sien propre), sous certain schémas de coordination (avec les joueurs de son équipe), et en vue de certaines finalités préétablies (marquer en déposant la balle derrière la ligne spécifiée). Mais voilà que, ladite ligne franchie, qui fait alors connaître toute sa valeur symbolique de seuil, Forrest bascule soudain dans un tout autre régime de désir et continue de courir, ou plutôt se remet à courir mais cette fois pour la pure jouissance intransitive de ses puissances courantes. Ainsi la ligne-seuil sépare-t-elle la course passive, dont les joies viennent toutes du dehors – joie d’avoir triomphé dans un jeu agonistique socialement codifié, amour des coéquipiers, etc. –, et la course active qui oublie tous ces motifs extrinsèques pour ne plus connaître que les déterminations internes de son corps propre effectuant ses puissances.

Au spectacle de Forrest Gump franchissant sa ligne d’affect, on pense aussitôt à Eth., IV, 59, en fait à son scolie, à propos des différentes modalités de l’action de frapper : certes on peut frapper sous le coup de la haine ou de la colère, mais par ailleurs, « lever le bras, fermer la main et mouvoir avec force tout son bras vers le bas » est aussi « une vertu qui peut se concevoir par la seule structure du corps humain ». Pour autant, si Forrest Gump, mutatis mutandis, surgit du scolie, il ne rentre pas aussi bien dans la proposition princeps qui, elle, établit qu’« à toutes les actions auxquelles nous détermine un affect qui est une passion, nous pouvons être déterminés sans lui par la raison ». C’est qu’on dira difficilement et de Forrest qui court et du petit qui gigote qu’ils sont conduits par la raison. Et pourtant ils sont actifs au sens de la causalité adéquate. Un problème est donc en train de s’ouvrir, aggravé d’ailleurs par Pierre Macherey qui commente Eth., IV, 59 en ces termes : « agir au plein sens du terme, c’est être cause adéquate de ses actions, ce qui est seulementle cas lorsque ces actions sont accomplies sur fond d’idées adéquates, en connaissance de cause et, serait-on presque tenté de dire, en conscience »[7] – et le commentaire donne au moins autant à penser que la chose commentée. Car Forrest Gump est actif, mais tout le film est fait pour nous montrer qu’il est un parfait neuneu, un très gentil neuneu certes, mais un neuneu quand même – pas exactement la figure du sage donc. En matière d’idées adéquates, il ne faut visiblement pas trop lui en demander. Ceci étant, on pourrait bien dire qu’il a nécessairement l’idée de son action et de son état corporel, et que, dans le régime particulier, actif, de sa course, cette idée ne peut être qu’adéquate. Pour autant, c’est une idée au contenu des plus limités puisqu’elle ne va guère au-delà de la conscience immédiate de l’état corporel contemporain et de la joie qu’il a fait naître. Et de même pour le tout petit qui gigote et se trouve content de son gigotement, mais auquel on n’appliquera les clauses de Macherey – « en connaissance de cause » et « en conscience » – qu’en un sens tout à fait minimal. Cependant, glosant la glose, une porte de sortie s’offre peut-être dans la littéralité du commentaire de Macherey. « En connaissance de cause » et « en conscience », laisse-t-il entendre, ce sont les propres de l’agir « au plein sens du terme ». Ne pourrait-on pas alors concevoir un agir en un sens « moins plein » ? Et n’est-ce pas précisément ce registre diminué de l’agir, quoique conforme à sa définition par la causalité adéquate, que nous donnent à voir les enfants actifs, courant, criant ou frappant du poing, sans aucun motif externe et pour cette seule raison que leur corps le leur permet ?

Sans qu’il y ait lieu d’en être surpris, ce problème posé par Eth., IV, 59 au regard de l’enfant, se réexprime presque à l’identique dans l’analyse des affects qui suivent de cette forme, fut-elle amoindrie, d’activité. Car la joie prise à l’effectuation de ses puissances est un affect parfaitement répertorié, il s’agit de l’Acquiescentia in se ipso. Or la satisfaction de soi-même tombe analogiquement sous le coup d’une dualité semblable à celle qu’expose Eth., IV, 59. Si elle est introduite en toute généralité en Eth., III, 53 (avant d’être formellement nommée dans la définition 25 des affects), le corollaire de cette même proposition indique aussitôt de quelle manière elle joue dans le régime de la servitude passionnelle : comme affect de gloire, c’est-à-dire par la médiation d’autrui : l’esprit n’est joyeux de « se contempler lui-même, lui et sa puissance d’agir » que pour être induit à cette contemplation par le regard d’un tiers qui l’a préalablement contemplé. On sait tout ce qui suit ordinairement de cette médiation : les hommes se battent pour attirer chacun à soi le regard d’autrui en faisant étalage de leurs « hauts faits », et ne manquent pas alors de se rendre « pénibles les uns aux autres » (Eth., III, 55, scolie). La forme passive de la Philautia, cet amour de soi que Spinoza préfère renommer Acquicentia in se ipso puisqu’il y va d’une joie accompagnée de l’idée d’une cause non pas extérieure mais intérieure, fait triangle avec l’Ambition et la Gloire pour désigner l’une des formations passionnelles humaines les plus virulentes.

Or, de même qu’à une action à laquelle nous détermine une passion nous pouvons être déterminés par la raison, de même nous savons que la satisfaction de soi-même, loin de l’Ambition et de la Gloire, peut naître de la raison, et que cette satisfaction est alors « la plus haute qui puisse exister » (Eth., IV, 52). Mais là encore, où classer l’Acquiescentia in se ipso enfantine lorsqu’elle procède de cette vertu qui se conçoit par la seule structure du corps humain (pour reprendre les termes du scolie d’Eth., IV, 59) ? Indiscutablement il s’agit d’une joie démédiatisée, littéralement : immédiate, qui n’a eu à passer par aucun regard extérieur : il ne s’agissait pas de courir pour faire l’intéressant devant des adultes, au premier chef les parents, pour entendre louer sa vitesse à la course, etc. ; il s’agissait de courir pour exercer la puissance piaffante, donc de courir par la vertu de sa structure corporelle et d’elle seule. Pour autant, et quoique le critère de la causalité adéquate soit satisfait, on refusera, à juste titre, de situer cette course sous la conduite de la raison. A quelle Acquienscentia in se ipso avons-nous donc à faire ? Comme il nous a fallu précédemment, tout en conservant l’activité, faire un écart par rapport à l’activité « au plein sens du terme » de Macherey, il nous faut maintenant considérer quelque chose comme une forme faible de l’Acquiescentia in se ipso active, évidemment supérieure à la vaine Gloire, sans pour autant atteindre à cette « satisfaction la plus haute qui puisse exister ».

En la figure paradoxale de l’enfance active, nous voyons donc se creuser un espace intermédiaire. Laurent Bove nous l’avait déjà fait entrevoir. L’Hilaritas, dont nous savons maintenant pourquoi elle est finalement plus susceptible d’être expérimentée, peut-être faudrait-il dire vécue, par le tout petit que par le grand, est la meilleure des passions. Sans excès possible, elle est « positivement constitutive »[8] nous dit Laurent Bove. Mieux : en elle, commence déjà à s’estomper la distinction des catégories : « L’Allégresse n’est pas essentiellement passive. Sa passivité relative est en quelque sorte une activité passive »[9]. De là qu’elle constitue « une charnière pratique » de la voie vers la béatitude[10]. On ne saurait mieux dire cet entre-deux inattendu qui commence à s’ouvrir en la figure du tout petit. Cependant, Laurent Bove ne manquait pas de préciser que cette Hilaritas du nourrisson ne pouvait être expérimentée que sur fond de profonde hétéronomie. L’activité enfantine franchit une étape de plus, précisément parce qu’elle s’affranchit de cette réserve en répondant formellement au critère de la causalité adéquate. Bien sûr il s’agit d’une forme qu’on pourrait dire « faible » de l’activité, dans laquelle des mouvements de corps suivent de la seule nécessité de sa nature, mais sans qu’on puisse dire qu’ils sont sous la conduite de la raison. L’enfant, une fois encore, ne court ni à la poursuite de quoi que ce soit ni ex ratione. À le regarder, nous comprenons donc que l’activité n’est pas encore la béatitude, et qu’il nous faut maintenant soigneusement distinguer ces deux états qu’on tient généralement pour identiques. L’enfant ne comprend rien, ni les choses, ni Dieu, ni lui-même – c’est tout juste s’il est entré dans la connaissance du premier genre… En tout cas, il n’y a aucun enchaînement nécessaire qui emmène de la causalité adéquate à la connaissance des essences singulières. La première n’est que la condition nécessaire de la seconde, et l’enfant ou même l’infans adultus qui l’expérimente s’y arrête sans jamais franchir l’étape d’après – ou s’il la franchit, ce sera beaucoup plus tard, et parce qu’il aura parcouru tout le trajet du devenir-actif de l’adulte.

Laurent Bove et François Zourabichvili ne s’y étaient donc pas trompés : la figure de l’enfant méritait décidément réévaluation. Et à de nombreux titres. Elle est d’abord doublement paradoxale. En premier lieu parce qu’elle recèle des puissances insoupçonnées là où elle était réputée toute d’impuissance. Ensuite parce que, le paradoxe s’élevant au carré, ces puissances inattendues ont comme pour condition de possibilité toute cette impuissance qui les entoure. C’est son immaturité constitutionnelle qui ouvre à l’enfant l’accès aussi bien aux passions supérieures de l’Hilaritas qu’à l’expérience de l’activité.  Son immaturité parce que, corps intracé, n’ayant pas encore fait l’apprentissage du désir, happé certes de manière très impérieuse par un petit nombre d’objets externes, mais sans autres attachements bien établis, l’enfant « ergodique », presque sans ingenium, est disponible. Il est disponible pour l’Allégresse de l’état repu. Plus encore, sa puissance sans emploi est disponible également pour des effectuations intransitives, c’est-à-dire pour des effets en lui et hors de lui qui s’expliquent par sa seule nature. En lui surtout. Qu’il foule l’herbe par exemple par sa course, ou fasse s’envoler des moineaux par son cri, ça n’est évidemment pas le plus intéressant – et puis ça n’était pas l’objet de son mouvement. L’essentiel est cette satisfaction de lui-même qu’il expérimente. Elle n’est certainement pas « la satisfaction la plus haute » qui se puisse concevoir, mais elle en est incontestablement plus proche que toutes celles qu’il connaît passivement, parce qu’il ne doit celle-là à rien d’autre que lui.

L’enfant est sans doute le seul à pouvoir occuper ainsi cet espace intermédiaire, à disposer de cette puissance en quelque sorte née de l’impuissance, ou autorisée par l’impuissance. Sitôt qu’il aura grandi, il aura pris des plis et acquis des objets. Ces attracteurs du conatus satureront son paysage de puissance, ne laissant plus le moindre espace de disponibilité : il entrera dans le règne infernal de la transitivité sans reste – car la servitude passionnelle, c’est l’absolutisme de la transitivité.

Sauf étrange involution, les voies de l’activité lui seront coupées, en tout cas celles qu’il avait parcourues. Il lui faudra en trouver de tout autres, mais au prix de quels efforts éthiques ?, là où tout était simple et de plain-pied. Il apparaît donc que la trajectoire éthique est non-linéaire. Car, par un paradoxe de plus, on est plus près du but au début que par la suite. Eventuellement, plus tard encore, on s’en rapprochera à nouveau et, c’est vrai, cette fois en direction de l’activité « au plein sens du terme », c’est-à-dire de la béatitude comme activité jointe à la raison connaissante.

Bien sûr, vivre, en tout cas vivre d’une vie éthique, c’est, comme nous l’indique le scolie d’Eth., V, 39, nous efforcer « avant tout de faire que le corps de bébé se change, autant que sa nature le souffre et s’y prête, en un autre qui soit apte à beaucoup de choses, et qui se rapporte à un esprit qui ait une grande conscience de soi, de Dieu et des choses ». Il faut donc tenir ensemble et cet impératif de rompre aussi radicalement que possible avec le petit que nous avons été, et que l’enfant n’est pas pour autant la figure radicalement anti-éthique que nous avons pu croire. Et pour cause : car, au total, l’activité paradoxale de l’enfant ne nous fait jamais que redécouvrir ce que nous savions déjà en principe, à savoir que « de l’activité » est en nous. C’était bien là la bonne nouvelle de l’Ethique de Spinoza. L’enfant est peut-être cet être débile à de très nombreux égards, mais pas à tous, puisque, de cette bonne nouvelle, il nous donne parfois le spectacle vivant. Parce qu’il n’a pas encore eu le temps de l’engoncer dans une écorce de fixations passionnelles, son noyau d’activité, celui-là même qui est en chacun de nous, est pour lui comme à portée de main. Pour le coup c’est bien le défaut de raison qui condamne ce noyau, en l’enfance, à n’être touché que par interstices, en toute méconnaissance de cause et loin de toute recherche systématique. Mais même dans ces conditions, le toucher, et par suite nous le faire voir, n’est-ce pas déjà considérable ? Il devrait normalement y avoir là plus qu’il n’en faut pour regarder les enfants autrement, non plus avec les yeux de tous les attachements passionnels dont nous les chérissons, mais avec les yeux de la raison. Sans doute serait-il très excessif de voir en leur activité paradoxale une promesse de salut – on n’aurait jamais vu promesse si mal tenue. Mais, s’il ne nous promet rien ni ne nous garantit rien, l’enfant n’en est pas moins, parmi nous, l’une des figures les plus vivantes d’une possibilité : cette possibilité qui fait le sens éthique d’une existence.

Frédéric Lordon (CNRS)



[1] Lettre XIX, Traité politique et Lettres, GF, 1966.

[2] François Zourabichvili, Le conservatisme paradoxal de Spinoza. Enfance et royauté, coll. « Pratiques théoriques », PUF, 2002, notamment « Deuxième étude. L’image rectifiée de l’enfance ».

[3] Laurent Bove, La stratégie du conatus. Affirmation et résistance chez Spinoza, Vrin, 1992, notamment le chapitre IV, « Hilaritas et Acquiscentia in se ipso : une dynamique de la joie ».

[4] Paul Klee, Paul Klee par lui-même et par son fils, Félix Klee, Paris, Libraires associés, 1963.

[5] Id.

[6] Voir Chantal Jaquet, Les transclasses, ou la non-reproduction, PUF, 2014.

[7] Pierre Macherey, Introduction à l’Ethiquede Spinoza. La quatrième partie, la condition humaine, coll. « Les grands livres de la philosophie », PUF, 1997, p. 327.

[8] Laurent Bove, op. cit., p. 112.

[9] Id, p. 114.

[10] Id., p. 112.