Emmanuel Kant - quelques extraits des "Propos de pédagogie"

Version imprimable

Tous les passages reproduits ici sont extraits de la traduction des Propos de pédagogie par Pierre Jalabert, dans le tome III des Œuvres philosophiques de Kant en Pléïade.

 

EXTRAIT 1 

L’homme est l’unique créature qui doive être éduquée. Par éducation, nous entendons les soins (subsistance, entretien), la discipline et l’instruction doublée de la formation. L’homme est en conséquence nourrisson, écolier, et apprenti.

A peine les animaux ont-ils quelques forces qu’ils se mettent à en user dans la normalité, c’est-à-dire en sorte qu’elles ne puissent leur porter dommage. C’est merveilleux, en effet, de voir par exemple les jeunes hirondelles, tout juste sorties de l’œuf et encore aveugles, n’en être pas moins habiles à faire tomber leurs excréments hors du nid. Les animaux n’ont ainsi nul besoin d’être soignés, tout au plus leur faut-il être nourris, réchauffés, guidés et, dans une certaine mesure, protégés. La plupart d’entre eux réclament sans doute la nourriture, mais non les soins. On entend par soin l’attention des parents à ce que leurs enfants ne fassent nul usage funeste de leurs forces. Un animal, par exemple, devrait-il, sitôt venu au monde, crier à la manière des enfants qu’il deviendrait à coup sûr la proie des loups et des bêtes sauvages attirés par ses cris.

La discipline change l’animalité en humanité. Un animal est déjà tout par son instinct ; une raison extérieure a, sans attendre, tout arrangé pour lui. L’homme, quant à lui, a besoin de sa propre raison. Dépourvu d’instinct, il doit façonner à son usage le plan de sa conduite. Mais parce qu’il n’est pas à même de réaliser d’emblée cette tâche et que, tout au contraire, il naît à l’état brut, d’autres doivent y pourvoir à sa place.

(…)

L’homme ne peut devenir homme que par l’éducation. Il n’est rien que ce que l’éducation fait de lui. L’homme, il convient de le remarquer, ne reçoit son éducation que d’autres hommes, éduqués par les mêmes voies. Aussi un défaut de discipline et d’instruction chez quelques uns en fait-il à leur tour de piètres éducateurs de leurs élèves.

Emmanuel Kant, Propos de pédagogie, Introduction (1803), p. 1148-1150, trad. P. Jalabert. 

 

EXTRAIT 2

On peut ou bien se borner à dresser l’homme, à l’entraîner, à l’instruire mécaniquement, ou l’éclairer réellement. On dresse les chiens, les chevaux, on peut aussi dresser les hommes. (Le mot [dressieren] vient de l’anglais to dress, habiller. De là aussi Dresskammer, le lieu où les prêtres changent d’habits, et non Trostkammer).

Mais le dressage ne pourvoit pas à tout, il importe en priorité que les enfants apprennent à penser.

Emmanuel Kant, Propos de pédagogie, Introduction (1803), p. 1158, trad. P. Jalabert.