Série H. Arendt - 3 - Education et monde moderne

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Au moment où Hannah Arendt tient à Brême la conférence portant le titre « La crise de l’éducation » dont est issu cet essai publié dans le livre « La crise de la culture » (1958), le système scolaire américain, après avoir fonctionné depuis 1930 selon les conceptions libertaires de John Dewey et ses principes de pédagogie active, a effectué, depuis plusieurs années, un retour au « sérieux du travail scolaire, aux savoirs disciplinaires, à l'autorité et aux méthodes rigoureuses»[1]. L’exercice de pensée politique qu’elle effectue prend donc appui sur la crise d’un système scolaire américain qui est en difficulté malgré le retour aux savoirs et à la discipline, et non pas dans son attente. Pour Arendt s’il s’agit d’une « faillite des méthodes modernes d’éducation » cette « crise a surgi au sein d’une société de masse et en réponse à ses exigences ».

Cela l’amène à se poser et à traiter deux questions.

Quels aspects du monde moderne et de sa crise se sont réellement révélés dans la crise de l'éducation, ou, en d'autres termes, pour quelles raisons a-t-on pu, pendant des années, parler et agir en contradiction si flagrante avec le bon sens?

Et, deuxièmement, quelles leçons pouvons-nous tirer de cette crise quant à l'essence de l'éducation, non pas au sens où l'on peut toujours tirer une leçon des erreurs qui n'auraient pas dû être commises, mais plutôt en réfléchissant au rôle que l'éducation joue dans toute civilisation, c'est-à-dire à l'obligation que l'existence des enfants entraîne pour toute société humaine[2].

Dans  le premier article de cette nous avons situé La crise de l’éducation dans l’œuvre de Hannah Arendt et présenté les deux concepts clés auxquels elle avait recours –le  monde et la natalité.

Dans le deuxième  article nous avons examiné comment Hannah Arendt répondait à sa deuxième question sur l’essence de l’éducation : éduquer de façon à conserver chez les nouveaux venus  la capacité à innover et à remettre le monde en place.

Dans ce troisième article nous verrons comment Arendt répond à sa première question : quels aspects du monde moderne se sont révélés dans la crise de l’éducation en Amérique ? Cette réponse constitue la dernière partie de La crise de l’éducation et nous vous la proposons en tant qu’extrait associé à cet article.

Arendt y reconnait la difficulté extrême pour l’éducateur, dans nos sociétés modernes, à faire le lien entre l’ancien et le nouveau, c'est-à-dire à tenir le minimum de conservation sans lequel l’éducation est impossible. Cela tient à la crise de l’autorité et de la tradition, elle-même définie comme un certain rapport au passé perdu par la modernité. 

Comment y répondre ? Ni par la  continuité, ni par la  restauration,  impossible parce que recréant la situation ayant conduit à la crise, de ce rapport ancien au passé.

En premier lieu, dans la logique même qui préside aux huit exercices de pensée rassemblés dans La crise de la culture[3], il s’agit de réfléchir sur les principes d’éducation en tenant compte du processus d’aliénation au monde des sociétés modernes. Tout en sachant que nous avons affaire à un processus automatique  que seules la pensée et l’action de l’homme peuvent interrompre.

En second lieu, et de façon pratique, en comprenant que le rôle de l’école n’est pas d’inculquer l’art de vivre aux enfants, mais de leur apprendre ce qu’est le monde. En prenant en compte  les différences entre enfants et adultes : on ne peut ni éduquer les adultes ni traiter les enfants comme des adultes. Mais sans laisser cette ligne qui sépare les enfants des adultes devenir un mur. A l’éducation, qui se distingue du fait d’apprendre, on doit pouvoir assigner un terme qui varie souvent en fonction de l’âge de pays à pays, de civilisation à civilisation, et aussi d’individu à individu.

Enfin, en ayant toujours présent en tête le fait de la natalité. C’est par la naissance que nous sommes tous entrés dans le monde et ce monde est constamment renouvelé par la natalité, les nouveaux-venus. C’est avec l’éducation que nous décidons si nous aimons suffisamment nos enfants pour ne pas les rejeter de notre monde ni les y abandonner.

Notre prochain et dernier article reprendra, sous forme de synthèse, l’ensemble des apports et questions d’Hannah Arendt sur l’éducation, le monde et les nouveaux-venus.

Trois extraits d’entretien filmés vous sont proposés pour compléter l’éclairage donné par nos trois articles :

·       Arendt parle à Günter Gauss (entretien de 1964) de l’importance de la langue maternelle  et de "Auschwitz qui n’aurait jamais du arriver " 

·       Arendt parle à Günter Gauss (entretien de 1964) du triomphe du couple travail/consommation aux dépens du souci du monde

·       Arendt parle à Roger Errera (entretien de 1973) du danger de penser et surtout de ne pas penser



[1] Voir la description du contexte faite par Jean Lombard, Hannah Arendt, Education et Modernité, Education et Philosophie chez l’Harmattan

[2] La crise de la culture, p. 237, Folio essais n°113

[3] Ch. Notre premier article

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