Dossier Questions de genre à l'école

 

Le « genre » dispose d’une certaine actualité dans le monde scolaire, il a en l’occurrence été au centre de débats politiques et médiatiques, débats qui n’ont jamais permis de se saisir du sérieux de ce concept ni de sa force opératoire dès lors que l’on prétend vouloir promouvoir une école capable d’assurer l’égalité des chances.  La confusion règne et les malentendus s’entretiennent comme tend à le montrer l’usage très approximatif et, en réalité, non informé de concepts propres aux études de genre – égalité / inégalité, différence / distinction, genre, sexe, rapports sociaux de sexe – pourtant largement problématisés et théorisés par la recherche. Les diverses prises de position politiques et médiatiques ont ainsi fait écran, d’une part, à la pertinence et à la complexité de la question de l’égalité/ inégalité entre les sexes à l’école et, d’autre part, à la richesse des apports des recherches sur le genre en éducation.

De fait, sans prétendre à l’exhaustivité, l’introduction à ce dossier se propose de donner quelques points de repères quant à l’évolution des questionnements relatifs au « genre » à l’école. Le lecteur est invité à déplacer le regard d’une perspective idéologique et politique à une perspective plus informée du point de vue théorique.

La question du « genre » à l’école relève en réalité d’une grande variété d’axes de questionnements et de préoccupations. La richesse des travaux de recherche conduits dès les années 1970 – date à laquelle commence à se visibiliser la spécificité des trajectoires scolaires des filles - suffit à en témoigner : qu’il se soit agi d’interroger les effets d’une mixité non jamais réellement réalisée, d’apporter des pistes de compréhension de l’origine des différences entre filles et garçons, de décrire et d’analyser les mécanismes par lesquels l’école peut elle-même produire et reproduire les inégalités entre les sexes ou  que l’on ait porté davantage attention aux modalités de relations entre l’un et l’autre sexes et aux conditions de possibilité de leur bien vivre-ensemble, ces enquêtes et études permettent de disposer aujourd’hui d’une vision suffisamment précise et claire des problématiques relatives à la question  du genre à l’école.

Si les apports des approches scientifiques est particulièrement important et riche – les contributions à ce dossier permettront d’ailleurs de revenir sur certains de ceux-ci -, il nous semble ici important de noter que chacun de ces travaux est orienté vers une préoccupation commune : alimenter la réflexion et les analyses sur la question de l’égalité entre filles et garçons à l’école. C’est précisément de cette question que s’est saisie l’école. L’ensemble des mesures prises, des politiques mises en œuvre avec, précisons-le un succès chaque fois tout relatif, n’ont pas cherché à prôner une forme d’indifférence ou d’indistinction entre les sexes, mais ont bien visé à éduquer à l’égalité entre les sexes. Promouvoir l’égalité des chances entre les filles et les garçons n’est donc pas une préoccupation nouvelle dans le monde scolaire, on en trouve trace dans nombre de textes réglementaires, conventions, décrets, circulaires, notes de services qui se sont succédés depuis une trentaine d’années et sur lesquelles il n’est pas inutile de revenir puisqu’une relecture des seules conventions interministérielles signées entre 1984 et 2013 nous permettent de nous saisir d’une certaine forme de permanence mais aussi de certaines des inflexions qui ont travaillé et continuent de travailler la question de l’égalité entre filles et garçons à l’école.

Les premières conventions de 1984 puis de 1989 sont emblématiques d’une des priorités que se fixera l’école, celle de se saisir d’un premier type de phénomène, phénomène désigné par certains chercheurs (Baudelot et Establet, 1992)[1] comme « révolution silencieuse » ou « réussite paradoxale » des filles. En effet si les filles réussissent mieux à l’école, à tous les niveaux de leur scolarité – rappelons qu’en 1971, le nombre de bachelières dépasse le nombre de bacheliers, tendance qui ne sera ensuite plus jamais démentie - ces dernières continuent d’opérer des choix d’orientation désignés comme les moins rentables scolairement puis professionnellement. L’école est ainsi soupçonnée de participer à la production / reproduction du rapport de domination des hommes sur les femmes (N. Mosconi)[2]

La politique d’égalité entre les filles et les garçons inscrite dans les deux premières conventions et signées entre les ministères de l’éducation nationale et les ministères ou secrétariat d’état aux droits des femmes va ainsi donc viser, d’une part, à la diversification des choix d’orientation des filles qui vont être invitées à investir les filières scientifiques et techniques, bastions traditionnellement réservés au masculin et d’autre part, à la sensibilisation des personnels enseignants à la force des préjugés liés aux sexes et à leurs conséquences sur la vie sociale et professionnelle. Ces politiques n’ont a priori pas été sans effet mais les marges de progression restent importantes. Si au cours des 25 dernières années, comme le note Françoise Vouillot[3], on a pu constater une modification dans les choix d’orientation des filles au sein des séries générales du baccalauréat par le délaissement des filières L au profit des filières ES et S, la division sexuée de l’orientation est un phénomène encore bien réel comme continuent de l’attester les données statistiques régulièrement produites par le ministère de l’éducation nationale. Pour ne citer qu’un exemple, notons qu’en 2013 les filles représentent 79 % des élèves de filière littéraire et 46 % des élèves de filières S[4].

Ces deux axes de travail – l’orientation scolaire et professionnelle des filles et la formation des personnels scolaires à l’égalité entre les sexes – vont donc perdurer dans les conventions plus récentes signées à partir des années 2000 alors même que s’observent dans le même temps certaines inflexions dans le type de questions posées. Le constat du déploiement réel ou supposé de violences de genre à l’école, violences sexistes et homophobes, la difficulté rencontrée par les agents scolaires à instaurer un climat de bien-vivre ensemble et de respect mutuel entre les filles et les garçons sont d’une certaine manière pris en charge par les conventions interministérielles de 2000, 2006 puis 2013 qui, en plus de réaffirmer la nécessité de poursuivre les actions sur les orientations scolaires, annoncent la nécessité de travailler avec les élèves à l’apprentissage d’une culture de l’égalité et du respect mutuel, de développer des actions de prévention des comportements et des violences sexistes, de lutter contre toute forme de discrimination à caractère sexiste. C’est bel et bien la tonalité des pistes de travail énoncées dans le programme des ABCD de l’égalité expérimenté en 2013 et remplacé par le plan de lutte pour l’égalité entre les hommes et les femmes en 2014, dont l’un des objectifs majeurs est de lutter contre les stéréotypes pensés comme vecteurs principaux de l’assignation des unes et des autres à des rôles sexués.

Dans le même temps et comme en écho à la signature de ces conventions et à l’édification de ces programmes, le champ de la recherche scientifique soit parce qu’il traite des processus de décrochage ou de rupture scolaire (Millet et Thin, 2006, Bonnéry, 2010)[5] dans des établissements dits « sensibles », soit parce qu’il souligne quelques-unes des spécificités des scolarités des garçons (Ayral, Depoilly)[6], rend peu à peu visible la question des trajectoires scolaires de ces derniers, notamment ceux issus des milieux populaires. Un des apports indéniables de certaines de ces recherches est en l’occurrence celui de nous inviter, pour accéder à la complexité des histoires scolaires des filles et des garçons, tout à la fois singulières et sociales, à croiser sexe et classe sociale (Marry, Depoilly)[7]. Les quelques données chiffrées produites par le ministère de l’éducation nationale ne permettent pas de croiser ces deux variables de manière systématique, elles fournissent néanmoins quelques points de repères intéressants. Ainsi les garçons apparaissent-ils comme plus en retard scolairement que les filles, ils sont moins nombreux à poursuivre des études supérieures et sont plus nombreux à être orientés dans les filières professionnelles souvent déqualifiées scolairement et professionnellement, ils représentent par exemple 56 % des élèves de troisième professionnelle[8].

Le croisement des pistes d’action énoncées par les conventions et les apports de la recherche nous  invite finalement à penser non pas les expériences scolaires des filles ou des garçons mais les expériences des filles et des garçons selon leur milieu social d’appartenance. La question de l’égalité entre les sexes à l’école rencontre en même temps qu’elle l’alimente la question bien plus générale des conditions d’accès à une véritable égalité des chances. C’est à la condition de penser ensemble les trajectoires et expériences scolaires de l’un et de l’autre sexes, de travailler à la contextualisation historique et sociale de ces trajectoires et expériences, qu’il nous semble possible d’éviter, d’une part, les débats stériles parce qu’aveugles à la complexité de ce qui affecte quotidiennement l’école et d’ouvrir, d’autre part, des pistes de réflexion fécondes susceptibles de convaincre les personnels éducatifs de l’importance de s’atteler sérieusement à ces questions.

 

Séverine Depoilly-Najar
MCF Sociologie – Espe de l’académie de Paris
Laboratoire Circeft-Escol
 



[1]C. Baudelot et R. Establet, Allez les filles !, Paris, Le seuil, 1992

[2]N. Mosconi, Femmes et savoir : la société, l’école et la division sexuelle des savoirs, Paris, L’harmattan, 1994

[3]F. Vouillot, « L’orientation, butoir de la mixité », Revue française de pédagogie, n° 171, 2010.

[4]Chiffre extrait de la Brochure 2015 produite par le MEN : « Filles, garçons sur le chemin de l’égalité de l’école à l’enseignement supérieur ».

[5] S. Bonnéry, Comprendre l’échec scolaire. Elèves en difficulté et dispositifs pédagogiques, Paris, La Dispute, 2007 / M. Millet et D. Thin, Ruptures scolaires. L’école à l’épreuve de la question sociale, Paris, PUF, 2005.

[6]S. Ayral, La fabrique des garçons, sanctions et genre au collège, Paris, PUF, 2011 / S. Depoilly, Filles et garçons au lycée pro. Rapport à l’école, rapport de genre, Rennes, PUR, 2013

[7]C. Marry, « Mixité scolaire, abondance des débats, pénurie des recherches », Travail, genre et sociétés, n° 11, 2004 / S. Depoilly, op.cit.

[8] Chiffre extrait de la Brochure 2015 produite par le MEN : « Filles, garçons sur le chemin de l’égalité », op. cit.