Dossier Collège unique

Le collège actuel est issu de la deuxième grande phase de « démocratisation », celle qui, après l’ouverture de l’école primaire par Jules Ferry, a consisté à prolonger le principe d’une école commune dans le premier cycle du secondaire, jusqu’aux portes du lycée. Celle-ci fut, comme la précédente, animée notamment par des idéaux démocratiques, en particulier celui d’offrir au plus grand nombre l’accès à un enseignement jusque là réservé à une élite socialement privilégiée et sélectionnée : un idéal d’égalisation des chances offertes aux élèves de développer le plus loin possible leur formation intellectuelle et culturelle. Au nom de cet idéal, l’histoire de ce collège français moderne, dont nous retraçons dans l’un des articles de ce dossier les principales étapes[1], a consisté globalement en une unification progressive des parcours scolaires en son sein, la constitution progressive d’un curriculum commun mené à l’intérieur d’un établissement unique : le « collège unique ».

Or, aujourd’hui, force est de reconnaître que le collège français échoue de fait à la fois sur le plan social et sur le plan pédagogique. L’école est bien la « même », mais les acquis académiques et cognitifs des élèves, tels qu’ils peuvent être mesurés en fin de 3e, sont inégaux et précaires, et leurs orientations ultérieures restent fortement marquées par les disparités socio-culturelles d’origine : bien des enquêtes montrent un niveau moyen et une forte inégalité à la sortie du collège français actuel. Parallèlement, le collège apparaît, à tort ou à raison, comme un lieu mal défini, comme un passage, un lieu d’attente voire d’ennui, et il s’y développe dans un nombre important d’établissements un climat peu propice au travail scolaire voire franchement hostile et agressif. Au bout du compte, et selon des perspectives divergentes, le collège unique tel qu’il est est généralement dénoncé comme un « échec » dans les publications et les échanges qui le concernent : un sentiment de « gâchis » domine dans les appréciations portées sur lui[2].

L’un des problèmes spécifiques du collège[3] réside dans la double fonction – ou la fonction ambivalente - qui lui a été assignée de fait par sa place au sein des degrés de la scolarité : point d’aboutissement de l’enseignement élémentaire et en même temps premier cycle de l’enseignement secondaire, aboutissant au lycée : le collège unique porte pour ainsi dire la responsabilité et la charge de la continuité problématique entre primaire et secondaire. Les débats qui ont accompagné sa mise en place, et jusqu’à aujourd’hui, témoignent de cette tension constitutive : l’enjeu central en est généralement de déterminer si le collège doit être conçu en vue et selon les normes du secondaire – il l’est plutôt de fait, et c’est un reproche qui lui est souvent adressé - ou au contraire consister en un complément et un approfondissement de l’école élémentaire menant à la fin de la scolarité obligatoire (16 ans). Cette même tension se retrouve aussi dans l’alternative entre le principe d’une instruction obligatoire « minimale » (le plancher, ce qu’il n’est pas permis d’ignorer, ce que l’Etat se doit d’avoir effectivement enseigné) – qui plaide pour que le collège soit nettement distingué du lycée, et défini dans le prolongement de la primaire – et le principe d’une instruction « optimale » - conduire le maximum d’élèves vers des savoirs élaborés -, qui oriente toute la scolarisation obligatoire vers l’horizon des études secondaires voire supérieures[4]. Ce qui est en jeu ici, c’est aussi, plus profondément, le sens et la finalité d’ensemble qu’on donne à la scolarisation des enfants, en particulier pour ce qui est de la scolarité obligatoire : on peut penser que la philosophie du « socle commun », telle qu’elle conduit à renforcer l’unité primaire-collège sous l’appellation de « l’école unique », tend à faire de l’école un dispositif de socialisation plutôt qu’une institution de transmission du savoir et de développement individuel[5].

En tout cas, à un moment où l’accès au bac est ouvert à 80% d’une classe d’âge, le collège peine plus que jamais à remplir ce rôle d’intermédiaire entre primaire et lycée : il est organisé à la manière et en vue du lycée, ce qui désormais se justifie pleinement, mais de fait il ne parvient pas à inverser l’échec hérité de l’école élémentaire ni à suffisamment bien préparer aux années de baccalauréat, ouvrant sur l’enseignement supérieur. Il apparaît d’un côté que les difficultés d’apprentissage rencontrées par les collégiens sont déjà perceptibles à la fin du CM2, voire avant, et de l’autre, que le lycée hérite pour finir d’acquis scolaires souvent fort mal consolidés : l’ensemble du système primaire-secondaire français souffre ainsi d’une faible efficacité pédagogique, et ce d’autant plus que cette efficacité fait défaut dès ses premiers moments.

Or n’est-il pas plus judicieux et plus désirable d’orienter en effet l’enseignement vers le haut, de le penser en vue d’un « plafond » plutôt que d’un « plancher » ? Et donc de donner au collège les moyens de préparer effectivement au lycée, ce qui suppose de commencer par assurer les acquis de la primaire.

D’autre part, l’âge des enfants auxquels il s’adresse pose au collège la question de la prise en compte d’une certaine forme de différenciation des parcours, pour répondre aux besoins et aux possibilités d’individualisation – renforcement, approfondissement, etc. -, à l’égard d’enfants qui commencent à se singulariser. Les collégiens y passent 4 ans, généralement de 11 à 15 ans, c’est-à-dire le début de leur adolescence, quittant une certaine enfance – qui les a déjà grandement façonnés - pour un début encore maladroit d’affirmation de soi, entrant aussi plus franchement dans le monde de la consommation et de la communication entre pairs (téléphone portable, TV ou PC dans la chambre, culture commerciale, etc.). Le collège s’adresse à des sujets en construction, ayant déjà un « passé », notamment scolaire, mais aussi des goûts et des dispositions commençant à se dessiner. Ainsi, le défi du collège consiste à réaliser une école de qualité pour tous mais qui tienne compte de la diversité des élèves en termes d’acquis scolaires, de rythmes d’apprentissage et d’aspirations individuelles.

Le principe d’unicité du collège implique-t-il nécessairement un principe d’uniformité des cursus individuels ? Plutôt que d’adapter les contenus ou les pédagogies selon le public visé, que l’on qualifie pudiquement d’ « hétérogène », ne vaut-il pas mieux que le collège puisse offrir une certaine souplesse de rythme et une certaine marge de choix en son sein[6] ? En plus de la nécessaire prise en compte des différences d’acquis scolaires, n’est-il pas légitime de permettre aux enfants de cet âge de pouvoir approfondir telle ou telle matière (et non seulement prendre une option hors disciplines principales) ? Parmi les enseignements dispensés de manière obligatoire, la place de la culture technique et des métiers y est-elle suffisante, et assez valorisée à côté des disciplines générales ?

Ce sont là quelques unes des questions que nous souhaitons soulever.

 

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CONTENU DU DOSSIER

Le premier volet de ce dossier s’ouvre par le récit de Michel Segal, « Mohammed est-il coupable ? », qui dresse le bilan noir de quatre ans de collège, pour un groupe d’élèves rencontrés d’abord en 6e puis retrouvés en 3e.

Suit un entretien croisé – et contrasté - entre deux principaux de collège, auxquels nous avons posé une série de questions sur les problèmes du collège, tels qu’ils les vivent et les analysent à travers leur métier de chef d’établissement : Entretien avec deux principaux de collège

Nathalie Bulle propose une interprétation de l’évolution des finalités de l’école telle qu’elle s’est en particulier manifestée par l’évolution du « collège unique » : L’instauration d’un nouvel ordre moral sur l’éducation des jeunes

N. Bulle soumet ensuite une série de propositions de réforme du collège français, qui permettraient d'assurer des rythmes adaptés dans les disciplines « cumulatives » : Propositions pour une rénovation du collège

Nous publions également un point de vue de Jean-Louis Boudine, professeur de mathématiques et auteur notamment du Krach éducatif (L'Harmattan, Paris, 2010), invitant à y voir plus clair dans les débats autour du colège et de son évolution : Le collège est-il politiquement impensable ?

Est enfin disponible un historique succinct du "collège unique" : Petite histoire du collège

 

 


[3]Parmi beaucoup d’autres, et dont certains ne lui sont pas spécifiques.

[4]Ce qui amène Jean-Pierre Terrail a plaider pour une « école commune » jusqu’à 18 ans, mais clairement orientée vers les exigences du lycée et de l’enseignement supérieur.

[6]Pour des perspectives allant dans ce sens : cf. les propositions de N. Bulle dans ce dossier