Dominique Pasquier - les lycéens et la culture

 

Raymond Petitbon - Couverture de l'album Goo de Sonic YouthDominique Pasquier est sociologue, directrice de recherche au CNRS, et ses travaux portent sur la sociologie de la culture et des médias. Une présentation générale et la liste de ses principales publications sont disponibles sur la page du Centre d'étude des mouvements sociaux à l'EHESS.

Je remercie Stéphane Wable, collègue de Sciences économiques et sociales, de m'avoir fait connaître ce travail.

 

Extraits de « Les lycéens et la culture », entretien accordé par la sociologue Dominique Pasquier à la revue le Débat, Mars-Avril 2007.

 

Le Débat. — A la lecture de votre livre, Cultures lycéennes[1], beaucoup de gens ont été frappés par une vraie révélation, résumée dans une phrase de votre conclusion : « Chez les lycéens, la culture dominante n’est pas la culture de la classe dominante, mais la culture populaire. » Comment expliquer ce renversement des hiérarchies culturelles ?

Dominique Pasquier — Il y a en effet un renversement du schéma de la reproduction dans les jeunes générations : aujourd’hui, les hiérarchies culturelles s’élaborent plus au sein des groupes de pairs que par transmission verticale, des parents aux enfants. On assiste à un décrochage de la culture humaniste et à un renforcement du pôle de la culture populaire, avec un poids central de la culture commerciale comme culture commune entre les jeunes.

Cette modification du rapport à la lecture, à la musique classique et, de manière plus générale, aux produits culturels que Bourdieu pouvait définir en son temps comme légitime est confirmée par de nombreuses recherches depuis les années 1990. Et cela ne s’accompagne pas d’un sentiment de culpabilité ou de privation : on pourrait plutôt parler d’un profond désintérêt, parfois même d’une certaine agressivité. Ne pas lire, n’avoir jamais écouté de musique classique, ne pas aimer l’opéra sont presque des marques de fierté dans certains groupes d’appartenance. Ces éléments extrêmes de la culture cultivée sont perçus comme « bourgeois » et associés à une culture des générations précédentes qui serait dépassée. Ils ne les concernent pas, ne font pas partie de leur vie. Alors, bien sûr, cela ne veut pas dire qu’il ne se crée pas d’autres formes de classements hiérarchiques au sein même de la culture qu’aiment les jeunes, mais, en tout cas, force est de constater que la culture du « passé » est de moins en moins présente.

Le Débat. — Observez-vous ce phénomène y compris chez les enfants des classes favorisées ?

Dominique Pasquier. Oui, et c’était d’ailleurs là une décision d’enquête : j’ai volontairement choisi d’étudier des établissements scolaires qui n’avaient pas un recrutement particulièrement populaire, comme peuvent en avoir par exemple les lycées d’éducation professionnelle (LEP). Car ce que je voulais analyser était précisément cette transformation du rapport à la culture chez des jeunes issus des classes moyennes et supérieures. Il apparaît de façon nette que le décrochage culturel touche une très large majorité de ces enfants.

(…)

Le Débat. — Quel est le contenu de cette culture jeune dominante ? Comment caractériseriez-vous cette culture populaire d’aujourd’hui telle que les lycéens la mettent en avant ?

Dominique Pasquier. — Ce qui définirait le mieux cette nouvelle culture dominante, qui n’est pas la culture légitime, je le redis, est le fait qu’il s’agit d’une culture commune. Il est frappant de constater que les objets culturels qui sont les plus importants eu égard au capital social pour les jeunes générations sont des objets culturels partagés avec les autres. Cela signifie que les medias de masse interviennent très fortement dans ce système. Il y a des émissions de télévision ou de radio, des films de cinéma, ou des chanteurs qu’il faut absolument connaître pour s’insérer socialement dans les groupes, à l’école notamment. Le choix est beaucoup plus grand qu’auparavant. Il serait très long de faire la liste des produits qui font partie de cette culture populaire, qui est incomparablement plus vaste en termes d’offre depuis les années 1980.

On peut choisir un style musical plutôt qu’un autre, ou un genre cinématographique, par exemple, le « gore » plutôt que le cinéma d’action, mais, dans tous les cas, il faut absolument développer des préférences susceptibles d’être partagées avec d’autres à l’école. Je crois que le lieu scolaire, qui est un lieu de vie plus important que par le passé, ne serait-ce que parce qu’on continue les études plus longtemps, fait que cette contrainte reste très forte jusqu’à vingt ans au moins, et parfois beaucoup plus.

Cette culture populaire, je la définirais donc par des produits relayés par les médias de mase et discutés par le biais des technologies de communication. C’est une culture qui est débattue sur Internet, surtout par MSN, mais aussi sur certains forums. Mise en images par la télévision et la presse magazine, elle arrive sous forme de kit, ce qui est également frappant. Dans un clip, on n’aime pas simplement un morceau de rap, on l’associe aussi aux manières de se vêtir, de marcher, de se coiffer ou de parler du groupe qui chante. Le rap n’est pas seulement une musique, c’est un style. (…)

Le Débat. — Le rôle des médias de masse, télévision et radio principalement, est fondamental dans le phénomène que vous étudiez. Pour formuler la question grossièrement, deux grands schémas d’analyse sont en présence : d’un côté, celui de la manipulation des jeunes par des médias en quête d’audience et ne reculant devant aucune démagogie commerciale pour trouver un public et, de l’autre, celui de l’appropriation des médias par les jeunes, un schéma que l’on trouve chez beaucoup de sociologues des médias et qui permet de redonner aux jeunes une spontanéité créatrice. Lequel vous paraît le bon ?

Dominique Pasquier. — En fait, les deux schémas marchent ensemble. Les « études en réception », que l’on pratique depuis une vingtaine d’années pour la télévision, montrent qu’un même contenu, une même émission ne suscite pas les mêmes types d’interprétation selon les individus, le sexe, l’âge, etc. Il y a donc bien une appropriation sociale culturellement situable des contenus télévisuels. Il ne faut pas pour autant tomber dans la dérive populiste, malheureusement fréquente dans certains travaux en sociologie des médias, qui construit un téléspectateur tout-puissant qui fait ce qu’il veut du message. Il y a en réalité un accompagnement des produits mass-médiatiques, notamment en direction des jeunes, et cet accompagnement est fortement travaillé par les industries de la culture. D’énormes enquêtes de marketing sont lancées pour essayer de déterminer quels produits commerciaux peuvent être associés à telle ou telle préférence culturelle, comment les mettre en scène et par qui les faire lancer.

Si l’on considère les succès liés au rap ces dernières années, on voit bien que ce lien entre culture et consommation est organisé de façon magistrale. Les fabricants de vêtements ou d’accessoires, par exemple, ont compris qu’ils tenaient là un marché disposant de beaucoup plus de moyens qu’autrefois – les jeunes ont plus d’argent parce que les parents leur en donnent plus, et ils décident davantage eux-mêmes de ce qu’ils achètent, même lorsqu’ils ne disposent pas d’argent personnel. Ce marché est très porteur, car il déclenche d’autres marchés. La mode streetwear née des réseaux du hip hop dans les banlieues touche aujourd’hui une clientèle beaucoup plus large et, à l’inverse, Lacoste a vu ses ventes décupler chez les jeunes après avoir été portée par un groupe de rap dans un clip de télévision. Les industriels maîtrisent fort bien tous ces passages d’un contexte à un autre, d’une clientèle à une autre, et, comme on le sait, ils ont réussi à implanter le phénomène des marques en jouant sur les nombreux interdits ou obligations qui sont au cœur des codes vestimentaires adolescents. En ce sens, oui, il y a manipulation.

(…)

Le Débat. — Cela nous amène à la tragique question de ce qu’il reste à faire pour les enseignants. Vous décrivez ces derniers dan une situation d’isolement à peu près complet.

Dominique Pasquier. — En effet je pense que l’on n’analyse pas assez, dans les travaux qui sont réalisés sur les indéniables difficultés de l’école française, la part de démission de la transmission verticale qui s’est opérée dans les familles et de son report sur une seule catégorie d’adultes, les enseignants.

C’est une tâche impossible, ils ne peuvent pas en quelques heures par jour, quelques mois par an, créer un pôle attractif pour des jeunes qui disposent de médias beaucoup plus amusants. Passer une après-midi entière à jouer au Monopoly, c’était vite ennuyeux, cela donnait envie d’aller lire un livre. Jouer à des jeux vidéo en 3D ou participer à des messageries, c’est tout autre chose. Il existe aujourd’hui une pléthore de produits extrêmement ludiques. Proposer aux jeunes quelque chose comme la lecture, qui n’est plus obligatoire à la maison, relève de la gageure. D’où le grand isolement du monde enseignant, à qui l’on demande d’être le dernier lieu de la transmission culturelle humaniste, sans lui donner pour autant l’appui des adultes référents que sont les parents.

Le Débat. — Ce n’est donc pas seulement que les parents ne se comportent pas en transmetteurs. C’est aussi qu’ils ne soutiennent pas la démarche de l’école.

Dominique Pasquier. — Quand on compare les sondages réalisés sur la famille dans les années 1970 avec ceux d’aujourd’hui, on constate que les parents y ont gagné des relations bien plus agréables avec leurs enfants. La famille est plébiscitée par les jeunes alors qu’il y a quarante ans c’était l’inverse. Du côté des parents, cette situation a donc des avantages. Ils n’ont plus à vivre avec des adolescents en pleine crise, ingérables, en révolte.

Que faut-il faire ? L’école doit-elle devenir aussi agréable que la maison ? Est-ce souhaitable ? Est-ce même possible ? J’estime que ce serait une décision extrêmement grave que d’adapter le dernier lieu de la transmission culturelle humaniste à cette situation, en ne faisant par exemple travailler que des textes très courts ou en fondant les enseignements sur les choses qui plaisent aux jeunes dans leur vie de loisir. C’est ce qui se pratique déjà depuis quelques temps dans les écoles secondaires publiques aux Etats-Unis. Mais si l’on se fixe pour objectif de maintenir des exigences au niveau de l’enseignement secondaire en France, alors il faudrait que les parents prennent conscience du fait que la formation scolaire se fonde sur des bases culturelles qui s’apprennent dans des livres plutôt qu’à la télévision ou en jouant aux jeux vidéo. Les parents sont très anxieux devant l’échec scolaire, c’est sans doute le dernier conflit fort dans les familles, mais ils mesurent mal, ou trop tard, la force du détournement culturel qui s’opère par la culture médiatique au sens large. Il ne s’agit pas d’interdire les mass-médias, ce qui serait absurde, mais de rééquilibrer les choses, de réhabiliter l’héritage culturel. Cela suppose sans doute de mettre en place un système de contrainte culturelle plus fort à la maison. (…)



[1] Cultures lycéennes. La tyrannie de la majorité, Paris, Autrement, 2005.

Commentaires

Le changement que souligne

Le changement que souligne Dominique Pasquier ne me semble donc pas tant dans le contenu de ce qu'écoutent, lisent, regardent, etc. les jeunes générations que dans leur rapport à la culture et à la connaissance. Le savoir enseigné à l'école perd sa dimension normative, norme qui pouvait servir de référence commune de jugement, et de tremplin à la critique, voire à la rébellion. Il ne s'agit plus de contester l'école, mais de "s'y faire". La seule grille de lecture critique devient celle de l'utilité. Inquiétante dévaluation des valeurs, d'autant que sans cette norme transcendante, "verticale", on ne peut être que soumis à la "tyrannie de la majorité", pour reprendre le sous-titre de Cultures lycéennes.

Il y aurait à se questionner sur le rôle véritable de la "contre-culture". Sa subversivité affichée n'est peut-être que la masque  d'une nouvelle normalisation - les marques l'ont très bien compris. En ce qui concerne l'exemple du rap, je suis toujours étonné de voir des élèves se revendiquer de cette culture, au point qu'elle va même pour eux jusqu'à être un mode de vie, et méconnaître totalement l'histoire de cette musique - passant du même coup à côtés d'un certain nombre de chefs-d'oeuvre - et de ses principes de départ, aux anitpodes du bling-bling et de l'exaltation de la réussite financière.

Guillaume, A propos de la

Guillaume,

A propos de la "contre-culture", voici ce que Dominique Pasquier écrit, dans un passage du même entretien que je n'avais pas repris ci-dessus :

" Les produits culturels ciblés sur les jeunes existent depuis longtemps, mais ils ne se définissent plus comme des produits porteurs d'une revendication intergénérationnelle. Dans les années 1960, les jeunes s'opposaient à la culture des adultes. C'étaient les mouvements de la contre-culture. Ou ils "bricolaient" des sous-cultures qui étaient rebelles à la fois à la culture dominante et à la culture parentale, comme l'ont bien étudié les chercheurs anglais des cultural studies. Mais dans la plupart des cas, ces jeunes récupéraient plus tard une partie de l'héritage culturel familial. Ce n'est pas du tout le même schéma aujourd'hui : on n'est pas dans le conflit de générations, on est plutôt dans un schéma de juxtaposition, les jeunes ont une culture, les adultes une autre. Et ce qui caractérise effectivement la première, c'est qu'elle ne puise pas du tout ses références dans les héritages du passé et qu'elle ne se situe pas dans l'opposition aux cultures parentales."

JG.