Dewey - extrait - La nature du savoir

Version imprimable

Texte 5 – L’attitude face aux difficultés : la problématisation

« Dans leurs conditions naturelles, les hommes ne pensent pas quand ils n’ont pas d’ennui à affronter, pas de difficultés à surmonter. […] Cependant, la pensée n’est pas la seule solution envisagée pour résoudre les difficultés. Comme nous l’avons vu, rêves, rêveries et idéalisations émotion­nelles sont autant de voies empruntées pour échapper à la tension de la perplexité et du conflit. […] Les raccourcis menant aux “solutions” déjà citées n’éliminent pas le problème. Ils ne font que les soustraire à la conscience pour éliminer ainsi le malaise qui accompagne la difficulté. Le conflit est évacué en pensée, mais il demeure en fait, d’où les désordres qui s’ensuivent.

Le premier trait distinctif de la pensée est donc la prise en compte des faits par l’enquête, l’examen minutieux et approfondi, l’observation. Rien n’a davantage contrarié les desseins de la pensée et de la logique en tant que reflet et formulation du projet de pensée que cette habitude qui consiste à considérer que l’observation est extérieure et antérieure à la pensée, et la pensée quelque chose qui se passe dans la tête et n’a pas besoin de l’obser­vation de faits nouveaux pour exister. […]

Qui dit penser, dit méthode de reconstruction de l’expérience, nécessité d’en passer par l’observation des faits pour définir le problème, le localiser, parvenir à une idée claire — et non à un vague sentiment — de la nature et de la situation de la difficulté. Penser n’est pas une divagation hasardeuse et confuse. Penser reçoit son but, sa spécificité et son mandat de la nature singulière du trouble subi. Le but est de clarifier la situation confuse et troublée pour que des façons raisonnables de la traiter puissent être suggérées. Lorsque le scientifique donne l’impression de s’abîmer dans l’observation, c’est tout simplement qu’il aime les problèmes comme source et comme but de l’enquête au point d’essayer d’exhiber un problème là où aucun n’apparaissait en surface. II cherche les problèmes à cause de la satisfaction que l’on en retire.

L’observation spécifique et générale du fait concret ne correspond donc pas seulement à l’intuition d’un problème ou d’une difficulté, mais aussi à la première intuition du sens de cette difficulté, c’est-à-dire de son importance ou de sa signification pour les expériences à venir. C’est une sorte d’antici­pation, de prédiction de ce qui va arriver. Il n’y a pas de contradiction à parler d’ennuis imminents : en observant les signes du problème qui se profile à l’horizon, on l’anticipe, le prévoit, en bref on s’en fait une idée en prenant conscience de son sens. […] Les problèmes qui donnent à penser sont ceux qui se présentent incomplets et en cours de développement, et par lesquels le déjà connu peut être utilisé comme signe à partir duquel on peut inférer ce qui va probablement se passer. Lorsque nous observons intelli­gemment, on peut dire que c’est avec appréhension que nous appréhendons : nous sommes sur le qui-vive à guetter ce qui peut arriver. La curiosité, l’enquête, l’investigation sont dirigées tout aussi bien vers ce qui va se passer que vers ce qui s’est déjà passé. Un intérêt intelligemment porté à ceci consiste à trouver preuves, indices et symptômes pour inférer cela. L’observation est diagnostic. »

Reconstruction en philosophie (1920). Pau, Farrago / Éd. Léo Scheer, 2003, p. 125-127.

 

Texte 6 – Le savoir comme expérimentation active

« Pour Bacon, la vieille logique, même dans le meilleur des cas, était une logique pour l’enseignement du déjà connu, et enseigner signifiait endoctriner, fabriquer des disciples. L’un des axiomes aristotéliciens était que seul ce qui est déjà connu peut être appris, et que le progrès de la connaissance consiste simplement à lier une vérité universelle de la raison à une vérité singulière des sens qui jusque-là avaient été remarqués séparément. […]

En opposition à ce point de vue, Bacona proclamé avec éloquence la supériorité de la découverte de nouveaux faits et de nouvelles vérités sur la démonstration de l’ancien. Et il est clair qu’un seul chemin mène à la découverte : les secrets de la nature doivent être soumis à une enquête en profondeur. Principes et lois scientifiques ne s’offrent pas en surface dans la nature. Ils sont cachés et doivent être arrachés à la nature par une technique d’enquête active et élaborée. Ni le raisonnement ni l’accumulation passive d’observations si nombreuses soient-elles et qui donnent ce que les anciens appelaient expérience, ne suffisent pour les appréhender. Une expérience active doit forcer les faits apparents de la nature à prendre des formes différentes de celles sous lesquelles ils se présentaient habituellement. Il s’agit donc de leur faire dire la vérité sur eux-mêmes comme la torture pour contraindre un témoin récalcitrant à révéler ce qu’il cache. Le pur raison­nement comme moyen pour accéder à la vérité est comme l’araignée qui sécrète sa propre toile pour la tisser. La toile est d’un ordonnancement élaboré mais ce n’est qu’un piège. L’accumulation passive d’expériences – la méthode empirique traditionnelle – est comme la fourmi qui se démène afin de ramasser et d’amasser des tas de matériaux bruts. Mais la vraie méthode, celle que Bacon voudrait introduire, est comparable aux opérations de l’abeille qui, comme la fourmi, collecte des matériaux du monde extérieur mais qui, contrairement à cette créature besogneuse, attaque et modifie ce qu’elle recueille afin de lui faire restituer son trésor caché. […] Selon les critiques de Bacon, la logique classique, même sous sa forme aristotélicienne, a inévitablement fait le jeu d’un conservatisme statique. »

Reconstruction en philosophie (1920). Pau, Farrago / Éd. Léo Scheer, 2003, p. 57-58.

 

Texte 7 – Le devenir de la raison

« La “raison” en tant que faculté séparée de l’expérience, comme voie d’accès à une sphère supérieure de vérités universelles, commence désormais à nous paraître bien lointaine, sans grand intérêt ni grande importance. La raison en tant que faculté kantienne qui nous apporte généralité et régularité dans l’expérience nous paraît de plus en plus superflue, tout comme la création inutile qui s’adonne au formalisme traditionnel et aux terminologies sophistiquées. Des suggestions concrètes tirées des expériences passées, développées et mûries à la lumière des besoins et des lacunes du présent, utilisées comme buts et méthodes de reconstruction spécifique, sont suffisantes : il nous suffit de savoir si ces suggestions réussissent ou échouent dans leur tâche. C’est à ces propositions empiriques utilisées de façon constructive pour des objectifs nouveaux que nous donnons le nom d’intelligence.

Cette reconnaissance de la place d’une pensée active et planificatrice au sein des processus d’expérience eux-mêmes change radicalement le statut traditionnel des questions techniques, du singulier et de l’universel, des sens et de la raison, du percept et du concept. Mais le changement intervenu dépasse le cadre technique. Car la raison est une intelligence expérimentale conçue selon un modèle scientifique et elle est utilisée dans la création des arts sociaux : elle a une tâche à accomplir. Elle libère l’homme des liens du passé tissés à force d’ignorance et de hasards érigés en coutume. Elle propose la vision d’un avenir meilleur et aide l’homme à le construire. Son produit est toujours soumis à l’épreuve de l’expérience. Les projets qui prennent forme, les principes que l’homme esquisse pour guider son action de reconstruction ne sont pas des dogmes. Il ne s’agit que d’hypothèses à mettre en pratique, qu’il conviendra de rejeter, de corriger ou de généraliser selon qu’elles fonctionnent ou ne fonctionnent pas comme schéma directeur dont notre expérience du présent a besoin. On peut bien sûr les appeler programmes d’action dans la mesure où elles sont destinées à rendre nos actes futurs moins aveugles, plus délibérés, mais elles sont nécessairement souples. L’intelligence n’est pas quelque chose que l’on possède une fois pour toutes. Elle est constamment en formation et la retenir demande une attention permanente aux conséquences de l’action. Elle demande aussi une ouverture d’esprit nécessaire pour apprendre et du courage pour apporter les changements nécessaires. »

Reconstruction en philosophie (1920). Pau, Farrago / Éd. Léo Scheer, 2003, p. 98-99.