Dewey - extrait - Intérêt, désir et effort

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Texte 3 – L’intérêt comme ressource immanente de la volonté de savoir (la nécessité de l’embarras)

« Un idéal vide et formel est celui qui n’est pas suggéré, engendré par les puissances actives de l’in­dividu. Comme il manque de qualités dynamiques, il ne peut s’af­firmer ; il ne peut devenir un motif d’action. Mais lorsque l’idéal est réellement une projection, une traduction rationnelle des puis­sances latentes du moi, il cherche à s’imposer. Il persévère malgré les obstacles et s’efforce de les transformer en instruments favo­rables à sa réalisation concrète. Ce n’est pas la désignation d’un idéal authentique ou d’une forme consciente d’expression person­nelle, mais sa détermination qui donne la mesure de sa réalité. […] La pierre de touche de la vitalité d’un but, de son authenticité, c’est la persistance en dépit des obstacles.

L’effort comme tension

D’un autre côté, l’effort conçu comme une tension de la volonté vers ce qui manque d’intérêt est une anomalie qui se présente lorsque la fin proposée au moi n’a pas été reconnue par lui commune forme d’expression personnelle. Elle est alors extérieure au moi et manque d’intérêt. Quand l’effort est conscient, c’est l’indice d’une tension factice par laquelle le moi essaie d’atteindre un but qui ne fait pas partie intégrante de lui-même. Elle exige un stimu­lant externe, elle est artificielle et entraîne toujours un certain épui­sement. Dans ces conditions, non seulement l’effort ne contribue en rien à l’éducation morale, mais encore il joue un rôle positive­ment immoral. Il est impossible de faire appel aux impulsions actives et d’y persévérer ; pour mettre en mouvement ces im­pulsions, il faut donc employer des motifs relativement immoraux tels que la peur égoïste, la crainte d’une autorité extérieure, une habitude purement mécanique ou l’appât d’une récompense. »

L’École et l’enfant (1907). Paris, Editions Fabert, 2004, p. 44-45.

Textes 4 – Le rôle de l’intérêt : au-delà de la répression et de la flatterie

« Je crois que les intérêts sont les signes et les symp­tômes du développement d’une capacité. Je crois qu’ils représentent des capacités à l’état naissant. Par suite, l’observation constante et attentive des intérêts est de la plus haute importance pour l’éducateur.

Je crois que ce n’est que par l’observation continue et bienveillante des intérêts de l’enfance que l’adulte peut entrer dans la vie de l’enfant et voir ce à quoi il est prêt et sur quelle matière il pourrait travailler le plus facilement et avec le plus de fruits.

Je crois que ces intérêts ne doivent être ni flattés ni réprimés. Réprimer l’intérêt est substituer l’adulte à l’en­fant et, ce faisant, affaiblir la curiosité et la vivacité intel­lectuelles, supprimer l’initiative et émousser l’intérêt. Flat­ter les intérêts est substituer le transitoire au permanent. L’intérêt est toujours le signe de quelque capacité sous-­jacente ; la chose importante est de découvrir cette capa­cité. Flatter l’intérêt est s’interdire de pénétrer sous la sur­face, ce qui ne peut avoir pour résultat que de substituer le caprice et la fantaisie à l’intérêt authentique. »

Extrait de : Mon credo pédagogique (1897), traduit dans Gérard Deledalle, John Dewey. Paris, PUF, 1995.

« Le premier fait qui nous frappe est la contradiction profonde des idées et des critères courants en éducation concernant le sujet de l’intérêt. D’un côté, nous avons la doctrine selon laquelle l’intérêt est l’aspect domi­nant de l’instruction et de la formation morale, selon laquelle la prin­cipale préoccupation de l’enseignant est de rendre son enseignement si intéressant qu’il fera naître et retiendra l’attention. D’autre part, nous avons l’affirmation que l’effort voulu de l’intérieur est seul vrai­ment éducatif et que s’appuyer sur le principe de l’intérêt, c’est distraire l’enfant intellectuellement et l’affaiblir moralement. […] Le principe présupposé identique partagé par les deux théories est que l’objet ou l’idée dont le moi doit se rendre maître, les fins qu’il doit poursuivre, les actes qu’il doit accomplir lui sont extérieurs. C’est parce que l’on assume que l’objet ou la fin à saisir et à pour­suivre sont extérieurs au moi qu’il faut les rendre intéressants, qu’il faut les entourer de stimuli artificiels et de motivations fictives pour attirer l’attention sur eux. C’est également parce que l’objet est situé hors de la sphère du moi que l’on doit faire appel au pur pouvoir de la “volonté”, à la capacité de faire un effort sans que l’intérêt y soit lié. Le véritable principe de l’intérêt est le principe reconnu de l’identité du fait ou de la ligne d’action proposée, et du moi ; que cette identité suit la trajectoire du développement propre de l’agent et qu’elle est par conséquent d’une nécessité impérieuse si l’agent doit être lui-même. Si ce principe d’identification est assuré, plus n’est besoin de recourir à la simple force de la volonté ni de s’af­fairer à rendre les choses intéressantes pour l’enfant. »

L’École et l’enfant (1907). Paris, Editions Fabert, 2004, p. 20 et p. 24.