Comment le petit Français apprend à écrire de R. W. Brown, présentation par Sébastien-Akira Alix et extraits

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Gilles Marrey - Médusa - 2014

C’est à une véritable immersion dans l’atmosphère de l’école française de la IIIe République à la veille de la Première Guerre mondiale que Rollo Walter Brown, un professeur américain de composition et de rhétorique, invite son lecteur dans l’ouvrage Comment le petit Français apprend à écrire, qui est à paraître aux Éditions Hattemer[1]. Dans ce livre, qui est une enquête de première main réalisée au cours de l’année scolaire 1912-1913, l’auteur nous entraîne avec lui dans une France peu visitée alors par les étrangers : la France des élèves qui s’initient jour après jour au maniement de leur langue en suivant les leçons de leurs maîtres en vocabulaire, en grammaire et en composition. C’est à la découverte de cette « France de la jeunesse »[2] que nous engage cet Américain passionné d’écriture qui, tout au long de sa carrière, n’eut de cesse de s’interroger sur les mécanismes et les méthodes les plus à mêmes de faciliter son enseignement.

Né le 15 mars 1880 près de Crooksville dans une région minière de l’État de l’Ohio, Rollo Walter Brown, issu d’une famille modeste (son père, Alexander Brown, était potier), s’est élevé à la seule force du poignet. La ville ne disposant que d’une école élémentaire, il y étudie pendant neuf années consécutives, préférant redoubler par trois fois la classe la plus élevée plutôt que de travailler à temps plein dans une ferme, une carrière d’argile ou une mine de charbon[3]. Il poursuit sa scolarité dans une école nouvellement construite pour répondre aux besoins des enfants de mineurs de la région. Il y est encouragé à préparer l’examen pour devenir enseignant, qu’il réussit en février 1897, à l’âge de seize ans. Désireux de poursuivre ses études, il s’inscrit dans la high school du comté pendant un semestre, mais est contraint d’abandonner son projet, faute de moyens financiers. C’est alors qu’il se voit offrir un poste d’instituteur dans l’école élémentaire où il avait lui-même effectué sa scolarité : il y enseigne pendant deux ans dans les trois premières classes[4]. Dans le même temps, il suit sur son temps libre, notammentdurant l’été 1899, des cours destinés aux enseignants au sein d’une école normale, la Ohio Normal University, située à plus de 350 kilomètres de son lieu de résidence.

Au cours de ses déplacements, Brown est amené à rencontrer toutes sortes de gens : il est un jour impressionné par la conférence d’un avocat etdécide de s’engager dans des études de droit pour entamer une carrière de juriste à Zanesville. C’est dans cette ville qu’il fait une découverte inattendue qui va modifier substantiellement la direction qu’il entendait donner à sa vie : sur les conseils d’un inconnu, il achète dans une foire aux livres Quatrevingt-treize et Les Misérables de Victor Hugo. La lecture de ces œuvres marque si profondément Brown qu’il « en oublie le droit » : il se détourne de son étude, quitte le cabinet dans lequel il travaillait, pour se consacrer à celle des lettres[5]. À l’été 1900, il reprend ses études à la Ohio Normal University et, trois ans plus tard, obtient un Litt.B[6]. En septembre 1903, il est accepté dans le graduate program de l’Université d’Harvard, qui lui décerne un Master’s degree en littérature en juin 1905. À l’automne de la même année, il rejoint le département d’anglais du Wabash Collegedans l’Indiana et enseigne la littérature et la composition aux élèves de première année. Un an plus tard, il est nommé professeur titulaire et contribue au développement d’un cursus de quatre années de composition pour les élèves de ce collège universitaire[7].

Tout au long de sa carrière universitaire, d’abord au Wabash College dans l’Indiana puis, à partir de 1920, au Carleton College dans le Minnesota, R. W. Brown est marqué par un souci constant d’améliorer ses méthodes pédagogiques et d’aider au mieux ses étudiants à acquérir des méthodes efficaces d’écriture. De son expérience de maître d’école, il précise dans son autobiographie qu’il avait appris « à quel point il était cruel de sous-estimer l’importance des expériences étroites (tiny-looking experiences) d’un enfant »[8]. Il n’avait donc pas hésité à intégrer le chant dans sa pratique enseignante pour récréer les élèves de sa classe chaque fois que cela lui apparaissait nécessaire. Dès son arrivée en 1905 au Wabash College, persuadé qu’avant d’écrire, il fallait avoir pratiqué « l’art de voir », Brown n’hésite pas à emmener ses étudiants observer directement les choses sur lesquelles ils allaient écrire par la suite[9]. À cette prise en compte de l’expérience de ses étudiants, il associe un travail régulier et intensif d’écriture : pendant sa première année d’enseignement, Brown a, en plus de ses nombreuses autres taches et responsabilités, lu et corrigé plus de mille deux cent rédactions d’étudiants[10].

Conscient des difficultés et des réticences de certains jeunes gens à s’engager dans un processus d’écriture, Brown passe de longues heures à étudier la manière dont les grands auteurs ont abordé le travail d’écriture afin de rendre la composition plus accessible à ses étudiants et publie un manuel intitulé The Art of Writing English coécrit avec Nathaniel Waring Barnes, un professeur de composition anglaise à l’Université Depauw[11]. Au cours de ce travail, Brown est amené à étudier les ouvrages et les manuels d’Américains et de Britanniques mais également des livres d’auteurs français, dont il précise d’ailleurs dans son autobiographie qu’il en avait une étagère remplie[12]. C’est de la fréquentation de ces ouvrages et de l’empreinte qu’avaient laissée dans sa mémoire les ouvrages d’Hugo que germe dans son esprit l’idée d’aller observer les méthodes et les pratiques d’enseignement françaises[13]. C’est ainsi qu’ayant obtenu une année de congé de son institution d’origine, Brown part pour la France et visite pendant plusieurs mois des classes de lycées, de collèges, d’écoles primaires élémentaires et supérieures, ainsi que d’écoles normales.

À partir de ces nombreuses observations de classe et de ses échanges avec des enseignants français, Brown écrit le livre, Comment le petit Français apprend à écrire,dans lequel il met en lumière ce qu’il conçoit comme la méthode française d’enseignement de la langue maternelle. Dans cet ouvrage, il entraîne ainsi son lecteur dans l’ambiance de l’institution scolaire de la IIIe République et brosse un tableau différent des représentations qui lui sont communément associées[14]. Le milieu scolaire et les pratiques d’enseignement du français ainsi dévoilés révèlent la qualité et l’exigence des méthodes pédagogiques alors utilisées par les maîtres français. L’ouvrage est d’ailleurs structuré de manière à faire ressortir clairement les éléments les plus importants de cette méthode française.

Dans les deux premiers chapitres de l’ouvrage, l’auteur présente à ses concitoyens les raisons qui ont présidées à son choix d’étudier les pratiques scolaires françaises ainsi que les spécificités de l’organisation de l’instruction publique en France. Il reproduit ensuite les programmes de français du primaire et du secondaire, préalable indispensable selon lui à une analyse des pratiques tant les maîtres d’alors les considèrent comme l’assise naturelle de leur enseignement. Cela fait, Brown présente dans les trois chapitres suivants, respectivement centrés sur la composition, la grammaire et la lecture et la littérature, les méthodes d’enseignement qu’il a pu observer dans les classes. Il insiste notamment sur l’importance accordée aux exercices comme la dictée et l’enrichissement du vocabulaire que les enseignants français donnent à faire à leurs élèves avant de leur demander de produire des écrits personnels. Parmi ces chapitres, celui sur la lecture et la littérature a une saveur toute particulière : Brown y sténographie l’explication du poème l’Isolement de Lamartine faite par Julien Bezard en juin 1913 au lycée Hoche de Versailles. La qualité du compte rendu est telle que le lecteur a l’impression de suivre chacune des étapes du commentaire du poème comme s’il se trouvait dans la classe.

Les trois derniers chapitres de l’ouvrage viennent enrichir les observations de Brown sur l’enseignement de la langue maternelle en France. En effet, pour l’auteur, l’enseignement dispensé dans les autres matières telles le latin ou l’anglais complète et éclaire l’étude de la langue française, contribuant ainsi au renforcement de la capacité d’expression des élèves. Dans un septième chapitre, Brown brosse les traits du maître rencontré dans les classes françaises. Il y présente le caractère très complet de sa préparation, son statut et sa condition dans la société française, ainsi que sa vie au sein de l’institution scolaire. Les caractéristiques distinctives de ce maître français, qui contribuent à donner à sa parole et à ses actions un poids et une charge symbolique importante aux yeux des élèves, y sont également dévoilées. Enfin, dans le dernier chapitre du livre, Brown s’interroge sur les moyens d’améliorer l’enseignement dans son pays d’origine par l’importation de certaines des méthodes qui, selon lui, concourent à la qualité de l’apprentissage de la langue maternelle en France. 

Pour autant, ce livre est bien plus qu’une simple incitation à adopter les méthodes pédagogiques françaises aux Etats-Unis, il est une retranscription et un témoignage de l’esprit de l’enseignement français d’avant-guerre. En effet, dans son autobiographie, Brown explique qu’au moment où il rédigeait son ouvrage en 1914, il avait reçu un livre d’or du ministère de l’Instruction publique dans lequel était consignée la liste des fonctionnaires de l’Instruction publique blessés et/ou morts pour la France. Dans un des feuillets se trouvaient inscrits « les noms de plus des deux tiers de la population totale d’une école normale » qu’il avait visitée un an auparavant[15]. Lors de la parution de son livre en 1915 aux presses universitaires d’Harvard, Brown en avait envoyé plusieurs copies en France et avait reçu une réponse de la part d’un professeur de littérature d’un lycée de province à qui sa femme avait fait parvenir l’ouvrage sur le front. Dans sa réponse, ce professeur, qui devait périr au cours des affrontements, écrivait la chose suivante : « Dans notre opinion, une pensée n’atteint sa forme achevée que lorsqu’elle est devenue parfaitement communicable. Vous avez là un des fondements de notre esprit social, que nous aimerions étendre à l’idée d’une société des Nations »[16]. C’est à une redécouverte d’une bribe de cet esprit de l’école à la veille de la Première Guerre mondiale que nous invite Rollo Walter Brown dans son ouvrage Comment le petit Français apprend à écrire.

 

Sébastien-Akira Alix, doctorant contractuel en sciences de l’éducation, Université Paris Descartes, Sorbonne Paris Cité

 

Lire quelques extraits de l'ouvrage de R. W. Brown.

 

Conférence autour du livre de Rollo Walter Brown

"Comment le petit Français apprend à écrire"

Jeudi 29 janvier à 18h45

à l'Alliance Française 101, bouleverd Raspail 75006 Paris

Programme de la conférence:

- Comment les pédagogies se différencient-elles? Par Nathalie Bulle

- Les méthodes d'enseignement de l'écrit au début du xxe siècle vues par un Américain, par Sébastien-Akira Alix

Inscriptions par mail à eleger@hattemer.fr

 

 

 



[1]Brown, R. W., Comment le petit Français apprend à écrire. Une étude sur l’enseignement de la langue maternelle, Traduit de l’américain par Sébastien-Akira Alix, Paris : Éditions Hattemer, 2015.

[2]Brown, R. W., The Hills are Strong, Boston, Beacon Press, 1952, p. 161.

[3]Weber, A. G., The Worlds of Rollo Walter Brown: American Essayist, Biographer, Novelist, unpublished dissertation, Georgia State University, 1997, p. 33.

[4]Brown, R. W., The Hills are Strong, op. cit., pp. 90-97.

[5]Ibid., pp. 99-104.

[6]Le Litt.B est un diplôme de littérature de l’enseignement supérieur qui sanctionne la validation d’un cursus de trois ou quatre années d’études en fonction des institutions.

[7]Weber, A. G., The Worlds of Rollo Walter Brown, op. cit., p. 2.

[8]Brown, R. W., The Hills are Strong, op. cit., p. 98.

[9]Ibid., p. 155.

[10]Weber, A. G., The Worlds of Rollo Walter Brown, op. cit., p. 40.

[11]Brown, R. W. et Barnes, N. W., The Art of Writing English. A Book for College Classes, American Book Company, New York, Cincinnati, Chicago, 1913.

[12]Brown, R. W., The Hills are Strong, op. cit., p. 162.

[13]Ibid., p. 161.

[14]Voir Alix, S.-A., « Le regard d’un Américain sur l’enseignement de la langue maternelle en France en 1913 », Histoire de l’éducation, 137, 2013, pp. 33-56.

[15]Brown, R. W., The Hills are Strong, op. cit., p. 168.

[16]Ibid., p. 169.