Bernard Stiegler - l'école de l'attention

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Les savoirs que celle-ci [l’école] institue sont les circuits de la transindividuation, que l'école peut transmettre parce qu'elle est articulée sur le et de l'individuation psychique et collective. Le et de cette individuation psychique et collective constitue une individuation de référence par la socialisation d'une rétention de référence : le et de l'individuation psychique et collective de l'école, c'est la rétention tertiaire de l'orthothèse littérale, c'est la lettre. Il peut paraître vain de le rappeler encore une fois, et pourtant cela mérite d'être redit et encore médité : il n'y a pas d'école avant la lettre - les processus de transmission initiatiques ne sont pas des enseignements. Cela veut-il dire qu'il n'y a plus d'école quand il n'y a plus seulement la lettre, quand la lettre est devenue une rétention tertiaire parmi beaucoup d'autres, qui font système entre elles et avec la lettre, et qui deviennent de fait le et de l'individuation psychique et collective, et donc les supports de la transindividuation ?

Le gramme qu'est la lettre, en tant que technique que j'incorpore, est d'abord une mécanique du geste, et l'école est d’abord une discipline des corps en cela. La scolarisation des corps, ce n'est pas simplement apprendre à rester assis une heure ou deux, c'est apprendre à rester assis et à tracer (graphein, qui est l'origine de gramma, lettre) : à laisser des traces, et en s'appliquant. Il s'agit cependant aussi d'apprendre à demeurer assis en écoutant attentivement : l'école est une école de l'attention. Les sociétés sans école ne permettent pas d'acquérir cette qualité d'attention (elles développent en revanche d'autres types d'attention), tandis que les industries de programmes de la télécratie sont au contraire ce qui vient détruire ce type d'attention, et avec elle, toutes les formes d'attention sociale, c'est-à-dire polie par ce que l'on appelle l'éducation, et non seulement l'instruction, pour cette raison même - à quoi les industries de programme substituent et opposent un autre processus attentionnel, tramé de rétentions et de protentions d'un autre genre : du genre qui produit du temps de cerveau disponible, ce qui signifie hypersynchronisé, régressif, pulsionnel et sans conscience.

(…) la guerre entre les institutions de programmes et les industries de programmes, c'est ce qui, conduisant à la transformation des milieux associés que l'école est en charge de développer a posteriori en milieux dissociés qui correspondent aux intérêts du marché comme courts-circuits de la transindividuation, généralise le relativisme, et c'est aussi pourquoi la société de marché ne demande qu'à voir fleurir les communautarismes, dans lesquels le marketing projette des niches, formées autour de mystères.

L'école pose au contraire qu'un concept, un philosophème, un théorème, un objet d'éducation transmis par l'école doit être produit par un milieu associé public, c'est-à-dire produit par une organologie littérale qui fonde la chose publique (et en cela profane) pour autant qu'elle constitue une épistimè en même temps qu'elle supporte toute l'organologie politique. Les théorèmes de géométrie doivent être transmis et incarnés de telle sorte qu'ils mettent le destinataire qu'est l'écolier en position de redéduire lui-même ces théorèmes, c'est-à-dire d'en être à nouveau l'origine, et la déprogrammation de l'ethnique et en cela du communautaire, ce qu'est l'école, a pour télos (finalité) de faire que chaque élève devienne en puissance l'origine du savoir et puisse être en cela défini comme un être libre - en puissance sinon en acte : cela dépendra du succès de ses études, outre que cet accès à l'acte de savoir qui est toujours originel, et original, c'est-à-dire singulier, n'est que par intermittences.

Si j'apprends la géographie de la France, ou son histoire, j'adopte toute l'histoire et la géographie de ma philia et par là j'adopte cette philia qui m'adopte - que je sois Français de souche, que je sois un Maghrébin de première ou de deuxième génération, ou que je m'appelle Bernard Stiegler, d'origine douteuse. Et c'est comme cela que, dans une démocratie moderne, cette histoire devient mon fonds préindividuel : dans la mesure où l'école me fait me l'incorporer. Tel est le processus d'adoption et d'individuation qu'est l'histoire de la France à travers ses paysages, sa lillérature, ses idées de l'universel comme corps d'idéalités, par exemple mathématiques, tels que l'école française leur donne corps singulièrement par sa manière propre de les enseigner, etc.

Le processus d'adoption mis en œuvre par l'école est donc celui d'une individuation par le savoir. Mais que cette adoption soit aussi une individuation signifie que l'arrivant (l'enfant ou l'adolescent qui fréquente l'école française et y devient français qulle que soit sa nationalité d'origine), est non seulement en droit mais en devoir de trans-former ce qu'il adopte : c'est la loi de l'association. Sa venue comme arrivant, et tout enfant est un tel arrivant, est riche d'une singularité dont l'individuation se nourrit : l'arrivant est par nature un étranger, et c'est son étrangeté qui constitue la chance de voir l'individuation collective se trans-former - c'est-à-dire s'individuer encore - de l'individuation psychique de celui qui apprend et qui, par là, devient attentif au collectif dont le savoir est la quintessence.

À cet égard, l'arrivant qui vient de ce que l'on appelle « l'étranger» et s'individue dans un monde n'est ni plus ni moins étranger que tout enfant en tant qu'il est l'avenir de ce monde. C'est cela que veut dire l'association, c'est-à-dire le fait que, dans un milieu associé, un participant au milieu n'est susceptible d'être destinataire de ce qui s'y transindividue que dans la mesure où il est susceptible de devenir destinateur de cette destination, c'est-à-dire de prendre part à cette transindividuation, que s'il peut s'adresser à tous, et comme n'importe qui dans ce tous, en tant que je destinant un nous.

(…)

C'est cela que casse la télévision, qui est bien, en revanche, un dressage, une « domestication de l'être » - et s'il y a des difficultés d'« intégration », aussi bien que du désespoir politique quant à l'avenir de la jeunesse, c'est-à-dire quant à ses possibilités d'intégration, qu'elle soit immigrée ou non, c'est d'abord parce que le dressage conduit à la révolte, et c'est inévitable : le dressage humain est révoltant.

Ce dressage que la télécratie impose à tous les milieux symboliques vient de la division industrielle du travail, qui est aussi un dressage du corps laborieux tel qu'il n'est plus qu'une force de travail, et n'a donc plus rien à savoir : le savoir est passé dans la machine. Le prolétaire, qui n'est plus un ouvrier, qui n'ouvre donc plus le monde, et qui ne participe plus à l'individuation et à la transindividuation des objets qui fonnent ce monde, n'a pas besoin de savoir. C'est pourquoi Adam Ferguson écrit que :

l'ignorance est mère de l'industrie, comme de la superstition. La réflexion et l'imagination sont sujettes à l'erreur; mais l'habitude de bouger le doigt ou le pied ne relève ni de l'une ni de l'autre. Les manufactures prospèrent donc le plus là où l'on brade le plus l'esprit, en faisant de l'atelier une sorte de machine dont les pièces seraient des hommes!.

Tel est le dressage des corps et des esprits. Et plus cela va, et moins le savoir est nécessaire pour le technicien non plus, ni pour le médecin, ni pour aucun travailleur, « manuel » ou « intellectuel », car finalement, c'est le système technique qui sait : l'hypomnèse, comme machine, puis comme appareil, devient une expropriation technologique et généralisée des savoirs - ce qui a pour conséquence une prolétarisation généralisée, puisque ce devenir affecte et désaffecte aussi le consommateur, qui y perd ses savoir-vivre, et qui, se désindividuant ainsi, perd sa capacité à soutenir par l'exemple de sa propre individuation psychique le processus d'identification primaire qui permet seul de fonder l'individuation psychique de ses enfants - outre que les techniques télécratiques de captation de l'attention détournent de lui l'affection juvénile d'où vient toute philia. C'est ce que j'ai appelé la désaffection et la désaffectation, et c'est ce qui est engendré par la dissociation et la perte d'individuation à laquelle elle aboutit inévitablement, ce qui mène à un devenir-foule des mondes humains qui se trans-forment ainsi - mais toujours vers le pire.

Les industries de programmes, en tant qu'elles étendent les modèles de la division industrielle du travail aux milieux symboliques, sont par nature en guerre contre l'école : l'école est au contraire ce qui est fait pour empêcher cette dissociation.

 

Bernard Stiegler, La télécratie contre la démocratie (2006), 174-181