Avis d'un principal de collège à propos de la note de M. Segal sur les violences scolaires

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Suite à la publication sur skhole.fr de la note de M. Segal à propos des violences scolaires, un principal de collège livre ci-dessous ses premières réactions.

 

M.SEGAL  pose en préambule la nécessité de savoir de quoi l'on parle quand on évoque "la violence à l'école". Il s’agit selon moi en effet d’une question incontournable avant de prétendre imaginer des solutions efficaces.

Il me semble en revanche que si la question de la définition de la violence est posée, le diagnostic précis est moins clair.

Un élément de réponse rapide. Quelques travaux en sociologie ont tenté d’apporter quelques éclaircissements. Au risque d’être un peu caricatural, je pense qu’il faut distinguer la violence "dure" (physique en particulier), qui devrait normalement trouver des réponses juridiques claires en dehors du cadre de l'école, d’une violence plus « diffuse » et néanmoins toute aussi inquiétante.

Si la violence « dure » est peut-être en augmentation, ce n’est de mon point de vue pas lié à l'école elle-même et elle ne nécessite pas, par principe,  de réponse "scolaire" à proprement parler. Il s'agit d'une question politique au sens large. Certaines propositions de M.SEGAL sont liées à cette forme de violence et me semblent ainsi par nature difficile à commenter.

La forme de violence à laquelle l’école fait fasse actuellement est de mon point de vue d’une nature plus insaisissable et par conséquent difficile à combattre.

De quoi parle-t-on ? Il s’agit par exemple :

- des pressions psychologiques entre élèves

- des insultes entre élèves et d’élève à adultes

- de la perte de sens de l’effort et de la valeur « scolaire »

- de l’impossibilité de travailler dans des conditions de calme acceptables dans certaines classes voire dans certains établissements entiers

- de l’impossibilité pour les élèves en difficultés de se voir aider de manière significative

Ces éléments sont devenus le fait de trop d’élèves pour que le climat des établissements soit de nature à permettre un véritable travail dans les classes.

Cette violence là, sans qu’on ait besoin de le mesurer, suit probablement une augmentation inquiétante.

Au delà des faits très graves de violence « dure » à laquelle la société (et non l’école) a déjà des difficultés à apporter des réponses, la violence « diffuse » s’est enracinée dans nos établissements, rendant progressivement le climat scolaire de moins en moins propice au travail.

La première question à poser pour esquisser quelques propositions de solutions consiste sans doute à rechercher sérieusement l’origine des différentes formes de violence.

Le livre de M.GAUCHET, « Les conditions de l’éducation » contient à mon sens une grande partie des réponses, concernant au moins la seconde catégorie de violence.

L'école souffre d'une dilapidation de son autorité au sens premier, à l'instar de l'ensemble des institutions, dans le cadre d'une éducation dont les conditions ont profondément changé. Pour n’en tirer qu’une idée parmi d’autres, retenons que l’éducation post-moderne n’inscrit plus l’enfant dans un cadre social qui s’impose à lui  mais dans un cadre familial dont les règles sont individualisées et qui vise au contraire à protéger l’enfant du dit cadre social.  Il en résulte que chaque enfant fonctionne avec des règles différentes mais dont l’avatar immanent est la négociation des rapports entre personnes.

Les conséquences sont par conséquent nécessairement complexes à combattre.

 

***

 

Quelques remarques, ce constat étant posé, sur les mesures proposées :

- proposition 1, 2 et 3 : La question de la mesure de la violence est à mettre en relation avec ce que j’indiquais en préambule. Dans l’absolu, il faudrait travailler sur le fond de ce que l’on souhaite mesurer.

- proposition 4 : Intrusions. Il s’agit là d’une violence « dure » extérieure à l’école. Les poursuites judiciaires systématiques sont actuellement impossibles. La police ne les traite pas faute de moyens et d’être suivie par le parquet. Il en va de même pour les insultes envers les enseignants, alors qu’il s’agit d’un délit dans les deux cas, aggravé dans le cas de l’insulte envers un fonctionnaire. Par ailleurs, les amendes automatiques sont illégales dans le cas d’un délit. Plus largement, c’est la question de la sanctuarisation des établissements qui se pose. La vidéo, les moyens humains, la collaboration avec la police sont la solution anti-intrusions. Les amendes, de mon point de vue, dans les quelques établissements difficiles concernés, n’effraieront pas les auteurs.

- proposition 5 : Fouilles : il suffit d’imaginer un élève armé à qui l’on impose la fouille pour imaginer les conséquences. On ne peut et on ne pourra pas contrôler tous les élèves. C’est une proposition « sécuritaire » au sens propre. Elle relève de la volonté de mettre tout sous contrôle, ce qui est évidemment impossible, faute de voir les élèves adopter d’autres cachettes par exemple. En revanche, portiques de sécurité ou appel à la police en cas de doute pour faire fouiller un élève me paraît être le maximum faisable. Sauf à transformer les enseignants en policiers, ce qu’eux mêmes n’accepteraient pas…

- proposition 6 : droits des personnels : terrain là encore glissant. L’exemple pris me semble intéressant. Que faire si un élève cherche à fuir ? Avoir le droit de s’interposer physiquement ?

Sans contact sans doute ! Mais avec non ! Là encore pour quoi faire ? La question est davantage de savoir de quelles armes on dispose à l’école pour sanctionner les comportements inacceptables de ce type, plutôt que d’y apporter une réponse « physique ».

- proposition 7 : question éminemment centrale ! La tolérance zéro ! Je partage avec l’auteur la définition du concept. Toute infraction constatée à la règle exige des adultes une réponse. Mais pourquoi faut-il qu’il s’agisse d’une sanction ? Qu’on essaie de sanctionner toutes les infractions et l’on sera débordé et au bout du compte discrédité et affaibli de devoir  reconnaître notre impuissance à tout contrôler. On retrouve là l’illusion sécuritaire des premières propositions. La théorie de la vitre brisée est-elle celle du vieil adage qui vole un œuf vole un bœuf ? Si c’est le cas elle est sujette à caution… Aux petites infractions suffisent souvent la posture et le rappel à l’ordre. Le problème de l’autorité des adultes à l’école découle plutôt du fait que l’école dispose des mêmes armes pour sanctionner une insulte envers un enseignant que pour punir un crachat dans les escaliers. C’est à dire de pas grand-chose qui responsabilise ou impressionne vraiment les élèves concernés ! Il s’agit là, de mon point de vue, du cœur de la question

- proposition 8, 9 et 10 : ces propositions supposent qu’on ait réfléchi aux moyens de restaurer véritablement l’autorité des adultes dans les établissements, sans recours à des solutions sécuritaires inefficaces... Il s’agit là encore du point crucial à mon avis.

- proposition 11 : parfaitement d’accord !

- proposition 12  et 13 : je ne suis pas certain qu’il s’agisse de l’essentiel

- proposition 14 : cette proposition, peut-être souhaitable effectivement, est-elle réalisable ? Elle suppose d’abord une société dans laquelle l’autorité de l’adulte soit indiscutable. Car dans les faits, la société post-moderne  est inductive de relations « hyper » personnalisées. La dépersonnalisation des rapports a alors pour effet de diluer les effets des sanctions posées. Si le CPE pose la sanction donnée par un professeur, l’autorité du professeur s’en trouve ainsi directement diminuée. Il faut plutôt acter le fait que le professeur a toute autorité pour poser une sanction. Il le fait en son nom et comme représentant de l’autorité de l’école.

- proposition 15 : pourquoi pas…

 

***

 

En conclusion, mais c’est toujours rapide tant le sujet est passionnant et essentiel, quelques remarques ou propositions qui pourraient être discutées.

1 - Réaffirmer des faits et des règles simples relayées par le politique (le ministre de l’éducation nationale au moins) :

- le climat des classes s’est dégradé

- le climat de classe est incontournable à la réussite (affirmation qui suppose que le politique ne compose plus avec quelques pédagogues zélés ni avec son administration)

- le travail

- les ambitions scolaires de la nation et les raisons qui les sous-tendent

2 - Réaffirmer publiquement ce que la formation des enseignants contient en matière :

- d’aide aux élèves et attention portée à leurs difficultés (important pour redonner de la confiance aux familles sur ces sujets et moins répandu qu’on veut bien le dire dans le corps enseignant, même si les raisons d’un tel constat ne sont pas simples…)

- de gestion de la classe

3 - Se donner les moyens de parvenir à ces quelques objectifs :

- principe général : un élève qui perturbe la classe n’y reste pas. C’est un principe de qualité du service public d’éducation

- sanctionner et responsabiliser :

  - une insulte envers un adulte entraîne une plainte au pénal c’est déjà la loi). Une amende est systématiquement posée (modification juridique à opérer)

 - l’exclusion de l’établissement pour des élèves qui empêche l’établissement ou la classe de fonctionner durablement est facilitée, voire revendiquée dans ces situations, dans la mesure où il en va de la qualité générale du travail en classe.

  - Mais en même temps, des solutions véritables sont travaillées pour accueillir ces élèves exclus

  - Les enseignants sont formés véritablement à la tenue de classe. Il en va de leur capacité à se distancier des évènements difficiles qui peuvent s’y produire. Mais ils sont également fortement sensibilisés à leur rapport aux difficultés des élèves.

 

Un principal de collège.

Commentaires

Violences scolaires

Bonjour,

A la liste des violences au collège, il faudrait ajouter les violences des adultes sur les élèves. Ces adultes sont aussi bien les professeurs que les cantiniers.

Il serait intéressant de se pencher sur les raisons qui interdisent de parler de ce problème bien réel et loin de faits isolés.

Ghislaine

Bonjour, Je trouve aussi

Bonjour,

Je trouve aussi qu'il est bien peu question, dans ce débat sur la violence scolaire, de la violence subie par certains élèves, je dirais, plus généralement, non pas seulement via des propos venant de certains adultes – enseignants, animateurs, etc. –, parfois hyper-agressifs, mais via la situation récurrente d'échec scolaire dans laquelle nombre d'élèves sont plongés et maintenus, des années durant, sans que l'institution fasse autre chose que d'aligner les chiffres statistiques : si "4 élèves sur 10" sortent du primaire, chaque année, pour intégrer le collège, où l'on sait qu'ils ne disposeront pas des bases indispensables pour suivre une scolarité normale, c'est, à mes yeux :
- une violence qu'ils ont subie depuis des années au primaire : cet échec ne se déclare pas juste à la fin du primaire, mais est quelque chose qui les met en souffrance des années durant,
- une violence qu'ils subiront au collège, où le monde des adultes les catapulte tout en sachant qu'ils ne pourront pas suivre, et qu'ils y seront donc en grande souffrance, encore.

Lorsque l'école devient, ainsi, un lieu de souffrance durable, à laquelle nul ne remédie, n'est-il pas à attendre que certaines petites "victimes" se rebiffent, perdent confiance et respect envers cette institution et ses représentants : les enseignants, et perdant toute estime de soi aussi, deviennent violents ?

Il serait intéressant d'avoir, là, des statistiques sur la relation niveau scolaire/difficultés scolaires/violences exercées...

Par ailleurs, nombre d'enfants se sentent ou se voient, parfois, au sein même de l'école, menacés par des pairs ou des "plus grands", sans trouver la protection d'un adulte.
Est-il, ainsi, normal de voir son fils (le mien) revenir de l'école, en CE 2, le visage décomposé parce qu'un autre lui a dit qu'il lui couperait la gorge, mimant le geste du doigt, et que ce type de menace ne fasse pas l'objet d'un rappel à l'ordre ? Réponse du directeur et de l'enseignant : "Bof ! Font tous ça !"...
N'importe quel adulte, en dehors de l'école, peut porter plainte pour s'être fait menacer de mort par un voisin... : c'est légalement interdit. A l'école, c'est permis ???
Est-il "normal", encore, que, à l'heure du déjeuner, un manque flagrant de surveillance laisse la liberté à certains "grands" de plonger dans la cuvette des WC la tête d'un gamin qu'on a fait s'agenouiller devant ???
Il paraît que ledit gamin "doit apprendre la vie", bon...
Eh bien, si c'est ça "la vie", vue par l'enseignant contacté à ce sujet, par la maman que je connais, pas étonnant que, plus tard, il finisse "violent", non ?
Quant au mien, de gamin, quoique taillé en armoire à glace, ou peut-être à cause de cela, parce que les "grands" le pensaient de leur âge, quand il était bien plus jeune, eh bien, en pleine cour de récré, "où on n'a pas le droit de courir ni de jouer au ballon" (! où va donc le trop-plein d'énergie, alors ?), il s'est fait suspendre par les pieds et balancer comme un balancier d'horloge comtoise...
Qu'a fait l'adulte supposé surveiller, et qui est enfin intervenu, avant qu'on lui fracasse le crâne, à cet enfant ? Réponse de mon fils : "Rien, maman, il a juste dit aux autres d'arrêter"...

Il n'y a pas que les vitres cassées ou les insultes aux adultes, à prendre en compte... Il y a aussi la violence subie par les enfants, dans les petites classes, tolérée ou ignorée par les adultes... avant qu'on ne la retrouve au collège, bien plus exacerbée, chez les mêmes, ou chez leurs anciennes victimes, qui auront "appris la vie", n'est-ce pas ?

Il faut, bien sûr, sanctionner toute violence, mais encore faut-il, aussi, que les enfants se sentent, à l'école, en sécurité. Encore faut-il que, dès les plus petites classes, on fasse la distinction entre "jeux violents", parfois innocents, même s'ils peuvent se révéler dangereux, et violence tout court... Pour les premiers, il faut peut-être juste mettre le holà !, pour la seconde, elle doit être sanctionnée à temps, et avant d'empirer ou de faire des émules.
La "norme" scolaire s'apprend... à l'école, et les enseignants du collège récoltent, à mon avis, bien souvent, les fruits de la négligence, de la tolérance, voire de la complaisance, au primaire.

Et, quand on parle de l'école "lieu de socialisation", nous sommes nombreux à trouver que cette "socialisation"-là n'est pas, pour le moins, exemplaire ni très positive.