Appel à contribution pour la Livraison XXXIV

Où vont les universités françaises?

*

Les universités françaises sont «embarquées» dans un mouvement qui en déstabilise les institutions, en opacifie les missions classiques et déclenche une bureaucratisation inquiétante. Certes les choses ne sont pas absolument nouvelles: la massification des universités et de l’enseignement supérieur nous ramène vers le début des années 1960. Mais on note depuis 2007 une accélération des bouleversements qui pose problème sur deux points au moins.

D’abord les réformes se suivent à un rythme effréné, ne laissant pas aux institutions concernées le temps de les appréhender ni de les mettre en œuvre. Ce qui produit à la fois, et de manière non contradictoire, une lassitude inquiète et une indifférence grandissante chez les personnels. Ensuite ces réformes ne procèdent pas d’une réflexion approfondie, elles ne sont pas le fruit d’une analyse historique et politique digne de ce nom. Elles sont elles-mêmes prises dans un «bougisme» généralisé et ne s’appuient que sur des constats partiels et hâtifs.

La loi de 2007 par exemple, dite «loi sur l’autonomie des universités», est souvent inscrite dans une temporalité longue: elle marquerait le point d’arrivée d’une «longue marche des universités vers l’autonomie». En d’autres termes, il y aurait comme une nécessité historique qui se déploierait depuis les années 1960 et dont la loi de 2007 donnerait le sens. L’histoire est belle. On nous dit généralement ceci: la France républicaine a privilégié les grandes écoles au détriment des universités, et cela, à rebours des autres grands pays d’Europe. Tant et si bien que les universités ont été oubliées ou délaissées au profit des classes préparatoires aux grandes écoles et des grandes écoles. La construction de l’Europe change la donne et vient croiser la route de la massification. Tant et si bien que la France doit désormais mettre en place une véritable politique universitaire, sans pour autant remettre en cause les grandes écoles qui fonctionnent si bien. De là ce système dual, voire ternaire si l’on inclut les voies du type des Sections de technicien supérieur, que nous observons et qui affecte gravement les universités: les bons étudiants, notamment en lettres et sciences humaines, choisissent les classes préparatoires; d’autres choisissent un enseignement professionnel hors de l’Université – et une «concurrence» s’établit.

Dans cette perspective, la loi de 2007 serait un moment fondamental et fondateur dans l’histoire des universités. Fondamental, la chose est avérée; fondateur, le constat est plus équivoque. Par exemple, la mission d’insertion professionnelle qui est inscrite dans la loi de 2007 est un élément puissant de perturbation. Ou plus exactement, cette mission d’insertion rend très difficile le fonctionnement classique du modèle universitaire, lequel place la recherche en son cœur – produire des savoirs, transmettre les savoirs produits. Non qu’il s’agirait, par principe, de refuser de participer à cette insertion professionnelle, mais bien qu’il ne semble guère possible de le faire sans se pencher sérieusement sur les conditions de celle-ci, et de ne pas s’y lancer au détriment des autres fonctions de l’Université. En effet, les universitaires sont mis en demeure de se préoccuper de l’avenir professionnel de leurs étudiants, ce qui évidemment louable. Mais rappelons que, en tant qu’enseignants-chercheurs, leur mission première est de produire des savoirs nouveaux. Or, c’est là que le bât blesse. Ne sachant pas très bien insérer professionnellement, ils s’y consacrent et bricolent des solutions – l’essor des «licences pro»; des UE «pré-professionnelles» dont le contenu et l’utilité sont souvent discutables – en délaissant pour un temps leur travail de chercheur. Ainsi, les universités insèrent tant bien que mal et en viennent à négliger ce qui est inscrit en leur cœur. C’est à ce genre de tension que les universitaires sont quotidiennement confrontés.

Depuis 2007, les ministres ont poursuivi, indépendamment de la couleur politique, une même action publique qui se résume en quelques mots: regroupement des Universités de façon à atteindre une taille critique dans le cadre de la concurrence internationale, encadrement et rationalisation de la recherche par un travail institutionnel sur les laboratoires de recherche, par la création de structures qui affirment favoriser l’unification et l’harmonisation, dans le respect des différences, des stratégies de recherche. Or, ce double mouvement se traduit en réalité par un phénomène massif: l’université se bureaucratise. Elle crée sans cesse, et souvent pour de bonnes raisons fonctionnelles, des édifices nouveaux qui se superposent à ceux déjà existants. De telle sorte que les structures universitaires multiplient les procédures bureaucratiques dans des labyrinthes incompréhensibles, véritables dédales dignes du «Château» de Kafka. Et cette bureaucratisation, sur le plan scientifique, s’accompagne d’un encadrement inquiétant: il s’agit désormais, afin d’obtenir les crédits nécessaires, de répondre à des appels d’offres qui vont tous dans la même direction: une recherche appliquée qui répond aux questions de la société, qui épouse les méandres, souvent journalistiques, de la «demande sociale». Ces réponses sont chronophages pour les chercheurs et elles réduisent surtout la liberté intellectuelle en valorisant un certain type de travail. On peut légitimement se demander ce que risque de devenir la recherche dite «fondamentale» dans cette situation.

Précisons néanmoins: notre but n’est pas dans ce texte de proposer une vision globale, mais bien de montrer que le déficit politique de ce que François Cornut-Gentille appelle la fonction diagnostique fait de la politique universitaire actuelle une politique aveugle qui produit plus de difficultés qu’elle ne résout de problèmes. Mais nous savons aussi que les questions sont multiples et différenciées selon qu’elles portent sur les UFR scientifiques ou sur les UFR juridiques, de lettres et sciences humaines, de médecine et de pharmacie. Reste que le constat est le suivant: des décisions politiques globales et intellectuellement peu fondées et dont les transpositions pratiques renforcent les difficultés.

La question qui guide ce dossier est donc la suivante: où vont les universités françaises? Si l’on prend acte de la volonté politique de traiter enfin la question universitaire et scientifique, cette volonté ne risque-t-elle pas, en l’absence de diagnostics sérieux, de faire pire que mieux en détruisant ce qui existe sans rien élaborer en retour? L’enfer est souvent pavé de bonnes intentions! Enfin, nous n’avons rien dit des étudiants eux-mêmes – ni de l’explosion de leurs effectifs et du sous-encadrement qui en résulte – parce que la question est très inflammable. Mais quand même: en lettres et sciences humaines, dans les disciplines académiques, le niveau des étudiants est à ce point catastrophique qu’il devient périlleux de faire comme si de rien n’était! Le gâchis humain, économique et social nous saute aux yeux tous les jours. Peut-être est-il temps d’interroger l’injonction contemporaine selon laquelle tout bachelier doit s’engager dans une course aux diplômes afin d’assurer sa future intégration ou de demander comment le réaliser et dans quelles sortes d’études, pour s’en donner les moyens? Ainsi, on le comprend, nous souhaitons abandonner toute langue de bois afin d’aborder les questions de front, dans leur brutalité si cela est nécessaire. En sachant que nous souhaitons contribuer au diagnostic dont nous avons signalé l’absence.

Pierre Statius

Éric Dubreucq