Addictions, consommation, éducation, par Julien Gautier

Intervention de Julien Gautier lors de la journée SAGA à Bobigny, le 10 décembre 2010.

Nous proposerons d’interpréter le développement des addictions proprement pathologiques – ce que n’est pas toute addiction - comme le signe d’une dégradation du désir individuel et collectif, de sa régression au niveau d’un fonctionnement pulsionnel, compulsif et monomaniaque.

 

 

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C’est en philosophe, et dans la lignée des travaux de Bernard Stiegler et de l’association Ars Industrialis, que je voudrais aborder ici la question de l’addiction en général, c’est à dire en fin de compte le thème du désir et de la vie, de la vie du désir, de la vie comme désir. Nous soutiendrons en effet que la vie elle-même, et sans doute la vie humaine d’une manière plus profonde encore, est addictive en son principe, dans la mesure où elle est animée par du désir, affectée, motivée, mobilisée par des « objets » auxquels elle s’attache et qu’elle investit et même sur-investit : aimer, c’est, en un sens, être « addict », ne pas pouvoir s’imaginer sans l’autre. De ce point de vue, nous proposerons d’interpréter le développement des addictions proprement pathologiques – ce que n’est pas toute addiction - comme le signe d’une dégradation du désir individuel et collectif, de sa régression au niveau d’un fonctionnement pulsionnel, compulsif et monomaniaque. Or, nous voudrions montrer que ce type de comportement addictif est d’une certaine manière érigé en norme et pratiquement organisé par le capitalisme consumériste, dont le système repose fondamentalement sur la sollicitation incessante des pulsions d’achat des consommateurs par le marketing : en ce sens, la société de consommation est en elle-même une société d’addiction, et par là addictogène, qui surexploite, épuise et dérègle aussi bien les milieux psychiques et sociaux que les milieux naturels.

JG.

 

  • Durée: 50:01 minutes (45.79 Mo)
  • Format: MP3 Mono 44kHz 128Kbps (CBR)

Commentaires

Précision

Le terme de société de consommation est à proscrire absolument. Dirais-je que vous appartenez à une société de domestication ?
Il y a pourtant une part de vérité dans ces idées. Mais l'emploi de ces expressions indique qu'on ignore tout de la vie de ces sociétés et pris le parti de n'en faire aucun cas. ZHG7m

Précision (2)

L'expression "société de consommation" est certes une expression toute faite, mais dont j'essaie de donner une définition précise dans le cours de mon intervention : elle désigne pour moi un âge du capitalisme, dans lequel l'enjeu principal n'est plus de produire mais de vendre et donc de constituer des marchés de masse, sous la direction de la "science" du marketing (cf. E. Bernays etc.).

Quelle expression suggérez-vous d'employer pour désigner une tel système ?

cordialement,

JG.

Réponse




Il y a des invocations collectives qui peuvent être des témoignages de désespoir ou d'exaspération mais qui n'ont pas d'autre signification. Leur emploi indique qu'au lieu d'entrer dans une réflexion pluridisciplinaire, on en rejette le principe par dogmatisme.

Le marketing n'est pas une science, mais une discipline, comme la médecine ou l'astronomie qui définissent des champs d'étude.

Il se rencontre avec la philosophie, quand il s'agit d'élargir un  champ d'étude en intégrant des données qui n'étaient pas habituellement prises en considération jusque là. Prendre en considération le marché au lieu du produit avait bousculé les stratégies conçues à partir du bureau d'études (Louis Panhard dessinant une auto en forme de cabriolet Louis XV), de même que la prise en considération des connaissances scientifiques avait bousculé la scolastique. Quant à l'obsolescence programmée, si elle a existé, surtout sur le papier, cela n'a pas duré, et aujourd'hui, c'est l'inventivité des autres qui bouscule les producteurs en les privant de perspectives d'amortissement. Dans ce métier de conseil d'entreprise qui a été le mien, les choses changent vite, et le blocage qu'on rencontre aujourd'hui se manifeste quand il faut amortir sur deux ans, ce qu'on avait l'habitude d'amortir sur 20 ans, car la perspective est complètement différente. Mais n'a-t-on pas le même problème dans l'enseignement ?
Quand il y a 20 ans j'avais proposé d'apprendre le français aux immigrés beaucoup plus vite et plus efficacement qu'on ne le fait, avec des méthodes type club Méditerrannée et de mesurer les résultats avec un test au début et un test à la sortie, j'avais rencontré de la part des associations qui s'en chargent un barrage infranchissable et d'une violence démente. Et ensuite, quand j'avais pris le problème de l'autre côté et interrogé les immigrés qui s'étaient intégrés et avaient bien réussi en leur demandant comment ils avaient appris le français, la réponse était toujours: "On s'est débrouillés", et si, pour aller plus loin, je demandais : "Mais il y a tout de même eu le lycée français de Téhéran ?", par exemple, j'étais immédiatement contredit: "Non, je me suis débrouillé (e)". D'ailleurs les enfants qui ont des études bousculées parce qu'il suivent leurs parents envoyés à l'étranger ne réussissent pas si mal.

Enfin, les gens qui croient que la publicité les force à acheter sont extrèmement naïfs.

La sclérose devient une addiction quand elle se conforte de ce qu'elle est partagée par son entourage. On devient pusillanime en se disant que c'est plus sage.

Quant au vocabulaire, quand on parle d'addiction, plutôt que de libre-arbitre et serf-arbitre comme faisaient Erasme et Luther, c'est le même enjeu et le changement de vocabulaire ne porte que sur l'angle d'attaque et la mise en perspective. C'est pourquoi il faut y être attentif pour éviter que cela ne crèe un angle mort.
Quand on parle d'entreprise et d'établisements scolaires, quand on parle de scolarité et de travail, quand on parle de société de consommation et d'échec scolaire, quand on parle de philosophie et de marketing, le jeu est loyal. Il faut y veiller. Sinon, on s'isole. De même que la philosophie peut cesser d'être enseignée et disparaitre temporairement, et les établisements d'enseignement continuer à fonctionner sans elle, de même les entreprises peuvent continuer à fonctionner sans faire appel aux conseils extérieurs et s'enfermer sur elles-mêmes.

Cordialement

Roland Jondeau
 

 

Précision

 

Bon, que consommons nous ? des objets technique, (et des services psycho/ sociaux, mais ca j’ai rien à dire pour le moment.. )
L’idée que les objets technique possèdent 2 aspects, celui de son fonctionnement et celui de son utilisation me plait bien. La consommation et intimement liée, à mon avis, à son aspect utilisation, nous changeons d’objets technique non pas parce qu’ils ne fonctionnent plus, mais parce que de nouvelles interfaces utilisateur son créées, l’inventivité actuel se voie plus dans la simplification de l’utilisation que dans le fonctionnement, et non pas non plus parce qu’un nouveaux fonctionnement nous permettant un nouveau geste à était inventé (dessiner une Panhard en forme de cabriolet Louis XV ce n’est pas agir sur le fonctionnement mais sur son utilisation),! Et nos poubelles ce remplissent, nous payons même une taxe concernant la destruction et le recyclage de l’objet avant même son fonctionnement ! Nous avons même une « prime à la casse » ! Combien de « casseurs », dernièrement, se sont trouvé désolé de devoir détruire des automobiles qui étaient encore en bonne état ! L’obsolescence aujourd’hui des objets technique apparait dans l’aspect de l’utilisation de ce même objet (porte électrique, écran tactile …) et non pas par invention d’un nouveau fonctionnement, quand ont cherche un retour sur investissement sur 2 ans il n’est pas étonnant que l’invention passe à la trappe et que seul des modifications et bidouillages peuvent être innovés.
Quand nous parlons de libre arbitre, le choix ne peut être un choix non entropique que par l’aide de la connaissance, du savoir, à mon avis quand je dois vendre une « camelote » je dois avant tout rendre mon client réceptif à ma « camelote », bref remettre en cause le peu de certitudes qu’il possède et à l’occasion en mettre de nouvelle en son esprit, celles qui me servirons à vendre.
Le marketing est une science puisqu’il y a des techniques ? Ou alors d’où viens cette technique ? De qu’elle science ?