A propos du livre "Le savoir de l'enfant"

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Le savoir de l’enfant[1] est un titre qui interpelle par la relation logique qu’il institue entre les deux termes. En effet, l’enfant ici possède un savoir, là où le plus souvent il est en position soit d’objet d’un savoir produit sur lui par d’autres – famille, école, médecine, psychologie, etc. –, soit comme sujet devant partir en quête du savoir, et, pour commencer en quête de savoirs scolaires, selon des modalités spécifiques d’enseignement-apprentissage. Il doit apprendre à se débrouiller avec ce grand continent inconnu, non sans être accompagné, à partir de sa petite île, déjà habitée singulièrement par les mots de son histoire. Le savoir de l’enfant, pour le moins toujours authentique, réel, peut être embarrassé de toutes sortes d’énigmes, qui interrogent in fine la place qu’il occupe pour ses parents, dans la fratrie, en somme pour l’autre. Et la parole y occupe une place fondamentale. Elle peut charrier parfois à son insu des secrets de famille tus, ou encore les mystères qui enveloppent sa naissance. Des non-dits le concernant directement ou indirectement dans sa filiation, mais qui d’une manière ou d’une autre l’intéressent, le grignotent, parfois jusqu’à le happer.

À l’instar du petit Ernesto[2] de Duras, qui dès le premier jour d’école, rentre à la maison pour dire à sa mère, qu’il refuse d’y retourner, et qui lui explique quand elle lui demande pourquoi : « Parce que […] à l’école on m’apprend des choses que je ne sais pas », cet ouvrage collectif parie sur la réponse singulière à trouver avec un enfant dans ce qu’il énonce, parfois en silence, et de ce qu’il fabrique avec son corps. Ce qui ne se résorbe pas dans un savoir tout prêt à l’avance, mais nécessite de faire un pas de côté inventif, afin d’accueillir les petites voix singulières et leurs tissages, et de trouver la manière de désamorcer la jouissance en trop qui isole, empêche, réduit au silence, à la colère, au refus, met mal à l’aise. Quand les adultes, maître et parents, tentent de comprendre le délicieux paradoxe d’Ernesto, c’est de manière espiègle autant que lucide, qu’il répond à partir de ce qu’il s’est forgé comme savoir. Quand on lui demande ce qu’est un papillon épinglé sous verre, un meurtre, rétorque-t-il. À l’argument de l’instruction obligatoire, ici et maintenant, qui convoquerait sa raison, ou plutôt son obéissance, il répond que lui, il est partout. Et quand le maître, passablement irrité par ce qu’il considère comme de l’insolence, lui demande si le globe terrestre serait plutôt un ballon de football ou encore une pomme de terre, Ernesto répond les deux et aussi la terre. C’est aussi Ernesto qui console sa mère qui s’inquiète pour son avenir ! Pour finir, ce que sait Ernesto, c’est qu’il peut dire non, et que c’est en recherchant qu’il apprendra ! C’est en outre bel et bien ainsi que les chemins du savoir s’envisagent, et dans une quête, en soi illimitée, où les mêmes chemins se réempruntent, où si les tracés et les croisements de ces derniers se vérifient encore, ce n'est jamais sans découvrir de nouveaux coquillages et de nouveaux cailloux. 

Le savoir de l’enfant, par ses petites vignettes cliniques extrêmement fines et réjouissantes, montre comment un enfant, aidé de l’autre - médecin, psychologue, éducateur, enseignant ou analyste -, inspiré par la psychanalyse d’orientation lacanienne, va trouver ses solutions sur mesure pour rentrer notamment dans le langage, l’écriture, ou la lecture. Ainsi par exemple, Fanny Levin, enseignante de lettres classiques qui témoigne comment avec des élèves, en grandes difficultés scolaires, la rencontre avec la poésie de Rimbaud a pu pacifier l’ambiance de cette classe jusque-là difficile, et notamment permettre à un élève qui ne tenait pas en place, de « nouer la langue à son corps »[3] en tenant exceptionnellement une heure en place, et en écrivant désormais sur l’entière surface de sa feuille, mais aussi en découvrant le plaisir de la lecture à sa manière, celle des citations. Le travail à partir de la poésie de Rimbaud a permis à chacun de trouver « une forme de présence déplacée ».[4] Ou encore, Catherine Massol, professeur d’anglais qui montre très bien et de manière réflexive sur sa pratique, comment un jeune garçon, jusque là rêveur silencieux en classe, consent à devenir élève et à jouer le jeu de la rencontre avec la langue anglaise, à partir de l’écho intime que représente pour lui un point linguistique précis, la manière de demander en langue anglaise. Ce ne sont que des exemples rapides, mais qui montrent la richesse de cet ouvrage collectif, préfacé par Judith Miller, et qui nous offre non seulement vingt trois vignettes cliniques, des textes plus théoriques, mais encore un très beau texte du linguiste Pierre Encrevé, "l'enfant grammarien". En outre, il comporte un texte d'orientation de Jacques-Alain Miller, Interpréter l'enfant, qui sera le prochain thème de travail des prochaines journées de l'Institut psychanalytique de l'enfant.

Cet ouvrage précieux donne la parole aux enfants, et les intervenants ne reculent jamais dans leurs pratiques devant ce qui se présente en boitant. Il y a fort à parier qu’il peut constituer un appui pour des parents ou enseignants, qui se trouvent peut-être parfois déroutés par le mode singulier de leurs enfants ou de ceux avec lesquels ils travaillent en classe. Un ouvrage volontairement décalé des maîtres mots dominants au XXIe siècle, ceux de la performance, de l’évaluation ou du conformisme à une quelconque norme comportementale, est en ce sens fort rassurant. Une longue citation de Lacan, extraite du Séminaire XVI, D’un Autre à l’autre, qui figure dans « Ce qui, du savoir, est à prendre »[5] de Daniel Roy me paraît susceptible de résonner en chacun qui a été élève et qui toute sa vie le demeure plus au moins, puisque d’apprendre nous ne cessons jamais, ni d’entendre et de chercher notre langue. « C’est une invention de pédagogues que le savoir […] Mais je vous interroge. Je ne dis pas – Avez-vous jamais rien appris ?, parce que apprendre c’est une chose terrible, il faut passer à travers toute la connerie de ceux qui vous expliquent les choses, et ça, c’est pénible à soulever, mais – Savoir quelque chose, n’est-ce pas toujours quelque chose qui se produit en un éclair ? Avoir quelque chose à faire avec les mains, savoir se tenir à cheval ou sur des skis, tout ce qu’on dit du soi-disant apprentissage n’a rien à faire avec ce qui est un savoir. Le savoir, c’est ça – on vous présente des choses qui sont des signifiants, et, de la façon dont on vous les présente, ça ne veut rien dire, et puis, il y a un moment où vous vous dépêtrez, tout d’un coup ça veut dire quelque chose ». [6]

 

Elise Clément

Le savoir de l’enfant, Paris, Navarin, collection de la Petite Girafe n°2, 2013.

 



[1]Le savoir de l’enfant, Paris, Navarin, collection de la Petite Girafe n°2, 2013

[3]Le savoir de l’enfant, op. cit. p. 49.

[4]Ibid.

[5]Ibid. p. 195

[6]Lacan J., Le séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, Paris, Seuil, 2006, p. 200.