A propos de "Subversion lacanienne des théories du genre"

Version imprimable

Après les pas si lointains et virulents débats autour d’enjeux de société – assez divisée et crispée… la société et dans la rue ! –, tels « le Mariage pour tous », peut-être plus encore en raison de la question sous-jacente, la filiation, et le plus actuel « ABCD de l’égalité » à l’école, Subversion lacanienne des théories du genre, sous la direction de Fabian Fajnwaks et Clotilde Leguil, permet de se replonger de manière passionnante dans ces questions fondamentales. Elles pourraient se cristalliser autour de cette phrase de Lacan, « décidément nous ne savons pas ce qu’être un homme ou une femme[i] », que nous rapporte bien à propos Fabian Fajnwaks dans son article « Lacan et les théories queer : malentendus et méconnaissances » qui se propose justement de les éclaircir, en montrant que bien souvent le dernier enseignement de Lacan passe à la trappe.

Six auteurs, six frayages théoriques donc, non sans avoir mené au préalable un atelier d’une année de réflexion et de débats, afin d’articuler la spécificité de la politique lacanienne du sujet au regard des malentendus ou des biais empruntés par certains penseurs des gender & queer theory, quand ils pensent avec, ou contre, la psychanalyse, – Gayle Rubin, Monique Wittig, Judith Butler, Didier Eribon, Eric Fassin…  – ventilés comme suit : « Psychanalyse au-delà du genre », « Les théories du genre, tout contre la psychanalyse » et « Genre, angoisse, jouissance ».

Que peuvent finalement bien avoir en commun des recherches et des discours universitaires – en philosophie, anthropologie, sociologie… – qui investiguent la différence des sexes, posant le genre comme une construction sociale, variable en fonction des contextes historiques, à discuter dans son rapport aux normes sociales, politisant ainsi la question de la sexualité, et la psychanalyse, aux concepts arrimés à la clinique, et à l’expérience subjective au un par un du corps parlant dans la cure de parole ? Elles partagent la dénaturalisation de la sexualité nous disent les auteurs, en revanche, pas le procès en hétéronormativité dont certains voudraient affubler la psychanalyse, pas plus l’idée qu’elle défendrait une norme de genre. Ce serait là bien mal connaître la manière dont elle envisage les modes de jouissance du corps parlant, la sexuation a-symétrique, les symptômes et le désir.

Ce qui n’est pas sans évoquer ce que Roland Barthes rappelait à propos de son « Roland Barthes par Roland Barthes », dans les années 70, lors d’une récente diffusion de son (auto)-documentaire « Roland Barthes (1915-1980) – Le théâtre du langage[ii] » : « Il y a un thème fréquent qui est la suspicion, parfois même violente, portée à la notion de naturel, à ce que les gens estiment comme être naturel. Il y a un procès général dans le livre du naturel. […] Actuellement, nous avons une approche générale du sujet humain qui est infiniment plus complexe, plus subtile qu’autrefois. Il y a, par exemple, la psychanalyse qui nous dit bien que lorsque nous croyons parler de nous, lorsque je crois parler de moi, en réalité, c’est à un moi très inconnu auquel j’accède, que je n’arrive pas à véritablement connaître en parlant de lui ». Ou encore plus loin, après avoir égrené ce qu’il aime, ce qu’il n’aime pas, puisant aussi bien dans le goût des choses, que les attitudes, ou encore les impressions fugitives, de s’interroger sur sa classification binaire : « J’aime, je n’aime pas, cela n’a aucune importance pour personne, cela apparemment n’a pas de sens, et pourtant tout cela veut dire, mon corps n’est pas le même que le vôtre ».

Aussi est-ce bien plutôt en délicatesse avec le genre que les sujets sont, et commencent une analyse, si tel est le cas. Ou pour le dire avec les mots de l’un des auteurs, Pierre-Gilles Guéguen : « Lacan le premier, en s’intéressant au rapport de la jouissance sexuelle au corps par la médiation de l’Autre du langage, a su montrer qu’il n’y avait pas de bonne identification sexuée ni, pour personne, de chance de rencontrer un partenaire idéal, celui qui ferait exister la complémentarité entre les sexes.[iii] » Rappelons au passage que le champ des théories de genre fait son entrée universitaire en France, bien après son institutionnalisation aux États-Unis dans les années 80, émergeant dans le sillon des études féministes des années 70, et qu’il est désormais convenu d’attribuer la « disjonction » entre le  sexe anatomique et le  genre, au pédiatre endocrinologue, John Money, confronté à ce qui se coiffait encore du nom d’« hermaphrodisme » dans les années 50-60, c’est-à-dire une indétermination anatomique du sexe. Ce qui se nomme aujourd’hui l’intersexualité. Le psychiatre-psychanalyste, Robert Stoller, poursuivra cette dialectique, travaillant de son côté avec les transsexuel(le)s, personnes pour lesquelles le sexe anatomique ne correspond pas à la manière de se vivre.

Le cas de Norrie May-Welby est un exemple assez exceptionnel, né de sexe masculin, elle se fait opérer à l’âge de 27 ans, pour rapprocher son corps de l’anatomie des femmes, et continue d’inventer à sa mesure ce qu’elle énonce vivre comme « un cerveau intersexué », dans une quête encore non achevée, tout en réussissant à obtenir de la Haute Cour d’Australie, le genre neutre pour son état civil, au-delà donc du binarisme homme-femme dans lequel elle ne trouve place. Elle serait ainsi la première à inscrire juridiquement un droit à la personne neutre. « J’ai d’abord été plus à l’aise comme gay, dit-elle, puis drag queen, puis davantage féminine, puis, au contact des transsexuels HF, j’ai voulu me faire opérer et je reste encore féminine…[iv]» P-G Guéguen qui nous entretient avec intérêt de ce cas peu banal dans « Le supposé troisième sexe », à partir des derniers travaux de Lacan et du cas Joyce, analyse qu’il ne s’agit pas tant d’ «un choix de jouissance », que d’«une dérive métonymique dans le registre de la nomination d’un symptôme[v] ».

Pour ouvrir encore la réflexion sur le genre, la circulation de ce concept et outil politique, qui n’appartient pas à proprement parler à la psychanalyse, lire « L’épistémologie du placard, comme orientation pour un gay ça-voir » de Fabrice Bourlez, universitaire proche des gender and queer theory et analyste qui, dans un adroit va-et-vient entre les deux, s’interroge en ces termes sur le langage : « Les figures et les outils conceptuels qui guident encore les cures – phallus, Femme, jouissance, castration, complexe ou pulsions – s’inscrivent-ils eux aussi dans l’histoire de la pensée ou disposent-ils d’une efficience sans âge ? » Ou encore, « À l’heure où les répartitions strictes, les oppositions binaires, les évidences biologiques vacillent, un aggiornamento du lexique serait-il de mise ? À moins qu’il ne suffise d’invoquer l’expérience clinique, la spécificité des cures, pour se détourner des mirages politiques et revenir à l’expérience privée de la vie psychique ? » Anne Emmanuelle Berger de son côté, responsable de l’Institut du genre CNRS/Université et professeur à Paris VIII, propose entre autres une lecture de Freud dans la perspective du genre. Elle réfléchit sur les notions, usages et significations de vocables allemands dans la langue de Freud, et les difficultés à en rendre compte en langue française ou anglaise. Par exemple, Weiblichkeit, traduit communément par féminité en français, mais qui dans la langue de Freud  désigne aussi bien les attributs ou les qualités de ce qui est féminin. Elle éclaire également la polysémie de Geschlecht qui désigne à la fois le sexe, mais aussi le genre, la génération, la famille...

Dans « Genre et Jouissance », Eric Laurent offre une riche trajectoire qui part de l’impasse freudienne sur la fin d’analyse, le fameux roc de la castration, où la séparation biologique occupe encore une bonne place pour Freud – « pour le psychique, le biologique joue véritablement le rôle du roc d’origine sous-jacent[vi] », pour montrer comment Lacan aborde l’a-symétrie des modes de jouissance entre les hommes et les femmes, au-delà des marques sexuées sur le corps. Et à partir de la proposition de déconstruction radicale du genre de Judith Butler, qui précise-t-il est un abord où il y a peu d’universel devant la différence, montre finement ce qui sépare aussi bien Lacan des tenants du genre que des auteurs structuralistes et post-structuralistes – Levi-Strauss, Héritier, Agacinski, etc. – « La politique de la désidentification a des limites que nous pouvons interroger non pas à partir de soi-disants “invariants anthropologiques”, mais à partir du fait que cette jouissance délocalisée a besoin d’un espace pour s’inscrire, qui est le corps. Et le corps, lui a une consistance, il n’est pas saisissable d’une inconsistance première.[vii]» Montrant in fine comment une analyse lacanienne conduit à s’identifier avant tout à « son symptôme », à partir du corps que l’on a, qui est « consistance du parlêtre », et comment Lacan a subverti les diverses identifications qui ont cours dans la théorie freudienne au cours de ses travaux. Enfin, nous donne-t-il encore matière à réfléchir aux nouvelles fictions familiales, au-delà de « la délibération démocratique sur les lois veillant sur la soi-disant immuabilité des conventions sur le sexe [viii]», Lacan envisageait déjà la famille plutôt à décoller de « l’idéologie œdipienne », et dans ce qui sa fonction varie. C’est l’enfant qui dans ces nouvelles fictions créé la famille et c’est son « point de réel » qu’il faudra alors prendre en compte selon la sociologue Irène Théry – propos que nous rapporte ici Eric Laurent. Quelques mots encore sur la poignance de l’article de Clotilde Leguil, « Sur le genre des femmes selon Lacan. La sexualité féminine par-delà les normes » qui sort de l’ornière le questionnement de fond des théoriciennes féministes et les points de butée rencontrés, que condense ainsi Judith Butler, « Y a-t-il un dénominateur commun aux femmes qui préexiste à leur oppression ou les femmes n’ont-elles de lien de parenté qu’en vertu de leur oppression ? [ix]», montrant comment la psychanalyse freudienne et lacanienne ont envisagé la féminité comme trauma d’abord, comme inassimilable ensuite, en somme une position qui ne se laisse ni réduire à l’ordre symbolique, ni à la norme sociale, mais qui s’envisage bien plus dans la rencontre avec un réel. Il n’est pas donc nécessaire avec la psychanalyse d’injecter du trouble dans le genre comme le propose Judith Butler, puisqu’il est déjà là : « Quand un sujet bute sur ce qui résiste à toute universalisation, ce qui fait obstacle à toute dialectique, ce qui échappe à la symbolisation, mais pourtant ne cesse de revenir, il aborde là ce continent qui peut être parfois très noir et qui est celui d’une femme comme trou dans l’universel.[x] »

 

Elise Clément

 



[i]Fabian Fajnwaks & Clotilde Leguil (s/dir), Subversion lacanienne des théories du genre, Paris, Editions Michèle, coll. « Je est un autre »,  2015, p. 25.

[ii]Documentaire de Thierry Thomas, écrit par Chantal Thomas (2015)

[iii]Fabian Fajnwaks & Clotilde Leguil (s/dir), Subversion lacanienne des théories du genre, op.cit., p. 137.

[iv]Ibid., p. 143.

[v]Ibid., p. 143.

[vi]Freud S., L’analyse finie et l’analyse infinie, OCF, Vol. XX, PUF, p. 54. 

[vii]Fabian Fajnwaks & Clotilde Leguil (s/dir), Ibid., p. 160.

[viii]Ibid., p. 156.

[ix]Ibid., p. 58.

[x]Ibid., p. 72.