A. Comte - extraits - Discours sur l'esprit positif (1844)

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Comte, en son temps, fut loin de faire l’unanimité, au contraire, il apparut souvent comme un repoussoir. Pourtant, il nous semble qu’il fournit, malgré les discours explicites le récusant, la matrice idéologique, ou tout du moins le centre de gravité, du XIXe siècle. La dimension polémique de sa pensée, pour l’époque, faisait qu’il n’était pas possible de l’ignorer. Et c’est pourquoi, d’une certaine façon, il a fixé les termes dans lesquels la réflexion de l’époque se jouait. A ce titre, la forte réaction que sa pensée a suscitée est significative, non pas tant d’une résistance, que d’une acceptation de son cadre conceptuel (Ferry ou Alain, par exemple, n’hésitent pas à s’en réclamer). C’est pourquoi nous oserions aller jusqu’à dire que l’inconscient de l’époque, avec tout ce que cela implique de résistances et de stratégies de dénégation, tourne autour de Comte. Qui, à la manière de Cousin, se trouve facilement caricaturé pour servir de contre-modèle réactionnaire, alors même qu’il était à l’époque une référence fortement contestée, mais incontournable. Nous ne sommes pas Comte, pas plus que nous ne sommes Cousin, s’espèrent à dire les professeurs de philosophies, et à lire leurs textes, souvent horripilants de dogmatisme, de normalisation et de condescendance. Et pourtant, c’est de ce programme dont nous sommes les héritiers.

Le projet éducatif de Comte est total, exigeant, mais l’éducation y est dans le même temps complètement instrumentalisée. Total, au sens où il s’agit de former l’homme, d’où la critique paradoxale à la fois des humanités et d’un savoir scientifique desséché et spécialisé. Double refus : celui de former des érudits ou des techniciens. Certes, l’éducation doit embrasser tous les aspects de la connaissance humaine, ce qui implique une prééminence des savoirs scientifiques, mais il ne faudrait pas résumer le positivisme à son interprétation ultérieure. La science d’abord, certes, mais pas pour elle-même. Elle n’est qu’une propédeutique à l’accession à la pleine humanité. On oublie trop souvent, à résumer le positivisme à une prétention de la science à l’exclusivité de la vérité, que celui-ci ne voit dans celle-là que le moyen d’accès obligatoire à la « religion de l’humanité ».

Sans rentrer dans les détails, cette « religion de l’humanité », et son projet d’une société solidaire au sens physique du terme, sans aspérités, où chacun, non seulement aurait conscience du rôle qui lui est dévolu, mais en accepterait la légitimité, préfigure les heures les plus sombres de notre histoire. Le but final de Comte n’est pas la connaissance, celle-ci n’étant jamais une fin en soi, mais la constitution d’une société organique, à l’ordre nécessaire et la cohésion indiscutable, dont les raisons et les ressorts sont enfin véritablement compris. Cette subordination ayant au moins, chez Comte, le mérite d’être explicite, contrairement à nos scientistes actuels.

Chez Comte, la science est fondamentale, mais considérée comme un tout organique intellectuellement, enseignée dans la perspective d’une éducation morale, pas dans un but d’élévation intellectuelle : alors même que la science est vue comme source première et exclusive de vérité, elle n’est pas une fin en soi. Le but de l’éducation n’est pas tant intellectuel que moral et social. Chacun à sa place, et les vaches (ou le peuple ?), seront bien gardées, car elles se garderont toutes seules, et/ou feront confiance sans discuter à leur bouvier.

On comprend dès lors à quel point la question de l’éducation est centrale pour Comte. Car il s’agit de se débarrasser des superstitions et des opinions captieuses de la religion. Mais autant, chez Comte, le contenu de la religion est détestable, autant son rôle est irremplaçable. En cela, il est vraiment le penseur de son époque, puisqu’il appelle la substitution d’une religion par une autre, certes plus rationnelle, mais encore plus ambitieuse, puisqu’elle doit lever les apories du catholicisme, dont il faut impérativement se débarrasser – cette critique radicale de la religion théologique faisant de Comte, aux yeux des contemporains, un extrémiste. La « religion de l’humanité » sera à la fois plus efficace et plus vraie.

Le progrès est nécessairement en marche, c’est pourquoi il s’agit, paradoxalement, de l’accompagner, de façon volontariste. Le chiffon rouge, sans cesse affiché, du délitement social, sert de justification à la certitude d’un progrès dans lequel « l'essor moral correspondra sans cesse au progrès intellectuel ». La plupart des discours institutionnels n’affirment pas autre chose ; si certes les professeurs de philosophie affirment idéalement la gratuité de leur pratique, ils sont sans cesse confrontés à la question de son utilité.

1e extrait : Cours de philosophie positive (1842).

2e extrait : Discours sur l’esprit positif (1844), ci-dessous.

 

***

 

<59> L’école positive ne saurait trouver d’autre ressource générale que d’organiser un appel direct et soutenu au bon sens universel, en s’efforçant de propager systématiquement, dans la masse active, les principales études scientifiques propres à y constituer la base indispensable de sa propre élaboration philosophique. Ces études préliminaires, naturellement dominées jusqu’ici par cet esprit de spécialité empirique qui préside aux sciences correspondantes, sont toujours conçues et dirigées comme si chacune d’elle devait surtout préparer à une certaine profession exclusive ; ce qui interdit évidemment la possibilité, même chez ceux qui auraient le plus de loisir, d’en embrasser jamais plusieurs, ou du moins autant que l’exigerait la formation ultérieure de saines conceptions générales. Mais il n’en peut plus être ainsi quand une telle instruction et directement destinée à l’éducation universelle, qui en change nécessairement le caractère et la direction, malgré toute tendance contraire. Le public, en effet, qui ne veut devenir ni géomètre, ni astronome, ni chimiste, etc., éprouve continuellement le besoin simultané de toutes les sciences fondamentales, réduites chacune à ses notions essentielles : il lui faut, suivant l’expression très remarquable de notre grand Molière, des clartés de tout. Cette simultanéité nécessaire n’existe pas seulement pour lui quand il considère ces études dans leur destination abstraite et générale, comme seule base rationnelle de l’ensemble des conceptions humaines : il la retrouve encore, quoique moins directement, même envers les diverses applications concrètes, dont chacune, au fond, au lieu de se rapporter exclusivement à une certaine branche de la philosophie naturelle, dépend aussi plus ou moins de toutes les autres. Ainsi, l’universelle propagation des principales études positives n’est pas uniquement destinée aujourd’hui à satisfaire un besoin très prononcé chez le public, qui sent de plus en plus que les sciences ne sont pas exclusivement réservées pour les savants, mais qu’elles existent surtout pour lui-même. Par une heureuse réaction spontanée, une telle destination, quand elle sera convenablement développée, devra radicalement améliorer l’esprit scientifique actuel, en le dépouillant de sa spécialité aveugle et dispersive, de manière à lui faire acquérir peu à peu le vrai caractère philosophique, indispensable à sa principale mission.  Cette voie est même la seule qui puisse, de nos jours, constituer graduellement, en dehors de la classe spéculative proprement dite, un vaste tribunal spontané, aussi impartial qu’irrécusable, formé de la masse des hommes sensés, devant lequel viendront s’éteindre irrévocablement beaucoup de fausses opinions scientifiques, que les vues propres à l’élaboration préliminaire des deux derniers siècles ont dû mêler profondément aux doctrines vraiment positives, qu’elles altéreront nécessairement tant que ces discussions ne seront pas enfin directement soumises au bon sens universel. En un temps où il ne faut attendre d’efficacité immédiate que de mesures toujours provisoires, bien adaptées à notre situation transitoire, l’organisation nécessaire d’un tel point d’appui général pour l’ensemble des travaux philosophiques devient, à mes yeux, le principal résultat social que puisse maintenant produire l’entière vulgarisation des connaissances réelles : le public rendra ainsi à la nouvelle école un plein équivalent des services que cette organisation lui procurera.

<60> Ce grand résultat ne pourrait être suffisamment obtenu si cet enseignement continu restait destiné à une seule classe quelconque, même très étendue : on doit, sous peine d’avortement, y avoir toujours en vue l’entière universalité des intelligences. Dans l’état normal que ce mouvement doit préparer, toutes, sans exception ni distinction, éprouveront toujours le même besoin fondamental de cette philosophie première, résultée de l’ensemble des notions réelles, et qui doit alors devenir la base systématique de la sagesse humaine, aussi bien active que spéculative, de manière à remplir plus convenablement l’indispensable office social qui se rattachait jadis à l’universelle instruction chrétienne. Il importe donc beaucoup que, dès son origine, la nouvelle école philosophique développe, autant que possible, ce grand caractère élémentaire d’universalité sociale, qui, finalement relatif à sa principale destination, constituera aujourd’hui sa plus grande force contre les diverses résistances qu’elle doit rencontrer.

p. 194-199

<67> Cette sommaire appréciation suffit maintenant à signaler, sous les divers aspects essentiels, l’affinité nécessaire des classes inférieures pour la philosophie positive, qui, aussitôt que le contact aura pu pleinement s’établir, trouvera là son principal appui naturel, à la fois mental et social (…). Tout esprit méditatif doit ainsi comprendre enfin l’importance vraiment fondamentale que présente aujourd’hui une sage vulgarisation systématique des études positives, essentiellement destinée aux prolétaires, afin d’y préparer une saine doctrine sociale. Les divers observateurs qui peuvent s’affranchir, même momentanément, du tourbillon journalier, s’accordent maintenant à déplorer, et certes avec beaucoup de raison, l’anarchique influence qu’exercent, de nos jours, les sophistes et les rhéteurs. Mais ces justes plaintes resteront inévitablement vaines tant qu’on aura pas mieux senti la nécessité de sortir enfin d’une situation mentale, où l’éducation officielle ne peut aboutir, d’ordinaire, qu’à former des rhéteurs et des sophistes, qui tendent ensuite spontanément à propager le même esprit, par le triple enseignement émané des journaux, des romans, et des drames, parmi les classes inférieures (…). Quoique l’on doive espérer, à ce titre, que les gouvernements actuels sentiront bientôt combien l’universelle propagation des connaissances réelles peut seconder de plus en plus leur effort continu pour le difficile maintien d’un ordre indispensable, il ne faut pas attendre d’eux, ni même en désirer, une coopération vraiment active à cette grande préparation rationnelle, qui doit longtemps résulter surtout d’un libre zèle privé, inspiré et soutenu par de véritables convictions philosophiques.  L’imparfaite conservation d’une grossière harmonie politique, sans cesse compromise au milieu de notre désordre mental et moral, absorbe trop justement leur sollicitude journalière, et les tient même placés à un point de vue trop inférieur, pour qu’ils puissent dignement comprendre la nature et les conditions d’un tel travail, dont il faut seulement leur demander d’entrevoir l’importance (…). Ainsi l’école positive, résultée d’un actif concours volontaire des esprits vraiment philosophiques, n’aura longtemps à demander à nos gouvernements occidentaux, pour accomplir convenablement son grand office social, qu’une pleine liberté d’exposition et de discussion (…), pour y faire directement apprécier son aptitude finale à la satisfaction simultanée de tous nos grands besoins sociaux, en propageant avec sagesse la seule instruction systématique qui puisse désormais préparer une véritable réorganisation, d’abord mentale, puis morale, et enfin politique (…). Or, il n’est plus à craindre que désormais les hommes d’Etat s’écartent gravement, à cet égard, de l’impartiale modération inhérente à leur propre indifférence spéculative : l’école positive a même lieu de compter, sous ce rapport, sur la bienveillance habituelle des plus intelligents d’entre eux, non seulement en France, mais aussi dans tout notre Occident. Leur surveillance continue de ce libre enseignement populaire se bornera bientôt à y prescrire seulement la condition permanente d’une vraie positivité ; en y écartant, avec une inflexible sévérité, l’introduction, trop imminente encore, des spéculations vagues et sophistiquées. Mais, à ce sujet, les besoins essentiels de l’école positive concourent directement avec les devoirs naturels des gouvernements : car, si ceux-ci doivent repousser un tel abus en vertu de sa tendance anarchique, celle-là, outre ce juste motif, le juge pleinement contraire à sa destination finale d’un tel enseignement (…). Sous cet aspect, ainsi qu’à tout autre titre, les philosophes positifs se sentiront toujours presque aussi intéressés que les pouvoirs actuels, au double maintien continu de l’ordre intérieur et de la paix extérieure, parce qu’ils y voient la condition la plus favorable à une vraie rénovation mentale et morale : seulement, du point de vue qui leur est propre, ils doivent apercevoir de plus loin ce qui pourrait compromettre ou consolider ce grand résultat politique de l’ensemble de notre situation transitoire.

 

p. 218-223

 

Auguste Comte, Discours sur l’esprit positif, (1844), (Edition Vrin)

Commentaires

Comte totalitaire ?

"cette « religion de l’humanité » [...] préfigure les heures les plus sombres de notre histoire"

Accusation lourde qui mériterait bien d'être étayée. Car, vraiment, il manque quelques lignes à la démonstration. Ou, pour le dire autrement, s'il est supposé qu'Hitler et Staline descendent de Comte par une filiation intellectuelle (ou morale ?) quelconque, on aimerait bien connaître les "chaînons manquants" de la généalogie.

Ce n'est pas la première fois que je lis ce genre de chose, et à chaque fois je me dis "si cet auteur a trouvé (chez Comte en l'occurrence, mais qu'importe) l'origine (une origine ?) du totalitarisme, c'est une découverte capitale. Pourquoi ne se précipite-t-il pas pour publier sa découverte sous la forme d'un traité (ou à tout le moins un article) académique qui ferait date ?"

Mon objection principale à cette thèse (si thèse il y a) est que si on devait ramener toute l'oeuvre de Comte à une seule obsession, ce serait certainement celle de la séparation du spirituel et du temporel. Et l'on n'a pas encore trouvé (et la matière à explorer est pourtant riche) un totalitarisme séparant beaucoup le spirituel du temporel !

Si je voulais être plus anecdotique je dirais que Comte demandait la dissolution des armées, la restitution de l'Algérie aux Arabes, le démantèlement des États-Nations, la liberté syndicale, la totale liberté d'opinion et d'expression. Qu'il était exempt de tout racisme ou antisémitisme et envisageait une humanité future métissée. Que ses thèses sur l'école et la médecine préfigurent Ivan Illich et Michel Foucault. Qu'il est l'inventeur de l'altruisme. Etc, etc.

Le traité académique a écrire devrait donc écarter tous ces paradoxes. Ce sera un gros travail, certes, mais une fois ces difficultés balayées, le résultat n'en serait que plus éblouissant. Alors pourquoi personne n'est-il tenté ?

Ma formulation est certes

Ma formulation est certes abrupte - et contient donc certainement des raccourcis.  Il me semble néanmoins que la vôtre n'échappe pas non plus à cette crititque.

Mon propos est de démontrer - polémiquement, je l'accorde -, que le cadre conceptuel défini par Comte exprime paradigmatiquement et finalement, - de façon très française - , les enjeux auxquels nous sommes confrontés. Que Comte initie une tradition épistémogique fort pertinente (Bachelard, Canguilhem, Foucault) et d'un intérêt incontestable, dont je n'hésite pas à me réclamer, là n'est absolument pas la question . Que Comte soit un philosophe, et qu'il mérite d'être lu, c'est incontestable, et fécond. Mais à condition de le lire "entre les lignes". 

Parce que, à lire le texte lui-même, pénible et verbeux, il faut l'avouer, et quoiqu'on puisse dire sur les positions "progressistes" "affichées" par Comte , on ne m'empêchra pas de penser qu'il est intrinsèquement réctionnaire, et anyway, peu libertaire. Et en même temps très moderne.

Ceci étant, on touche ici à une fidélité "touchante mais naïve", comme, de mémoire, dit Foucault. S'il s'agit de "défendre" Comte, le combat est perdu d'avance.

Que Comte soit plus subtil qu'on ne croit, certes. Mais n'exagérons pas. Comme dans les copies, n'y mettons pas ce que nous aurions envie d'y voir.

La question n'est de toute façon pas là. L'important, à mes yeux, est de voir en quoi nous sommes tributaires du programme comtien, et en quoi celui-ci est lui-même tributaire ... d'une multiplicité d'interactions.

G. Vergne

Comte illisible en ses lignes et réac entre elles ?

1. "fidélité touchante et naïve"

Dans un débat digne de ce nom on évite d'abaisser d'emblée son contradicteur -- surtout en portant des jugements aussi subjectifs et condescendants. A moins qu'on ne soit disciple de Joseph de Maistre (un vrai réac pour le coup !), qui disait qu'"on n'a rien fait contre les idées tant qu'on n'a pas attaqué les hommes"...

2. 'S'il s'agit de "défendre" Comte, le combat est perdu d'avance'

S'il s'agit de défendre le Comte réac que vous imaginez, je suis d'accord !

3. 'Que Comte soit un philosophe, et qu'il mérite d'être lu, c'est incontestable, et fécond. Mais à condition de le lire "entre les lignes". Parce que, à lire le texte lui-même, pénible et verbeux, [...] et quoiqu'on puisse dire sur les positions "progressistes" "affichées" par Comte, on ne m'empêchera pas de penser qu'il est intrinsèquement réctionnaire'

J'avoue mal comprendre. Les positions réactionnaires de Comte, vous les lisez dans les lignes ou entre les lignes ? J'opte pour la seconde hypothèse, puisque:

  • 'les positions "progressistes" "affichées"' semble indiquer que ce sont les lignes qui sont progressistes
  • "on ne m'empêchera pas de penser qu'il est intrinsèquement réactionnaire" suggère que le Comte réactionnaire est lu entre les lignes

'il mérite d'être lu [...] Mais à condition de le lire "entre les lignes"' voudrait donc dire, si j'ai bien compris, que Comte est intéressant à lire

  • non pas dans ses lignes, illisibles et progressistes,
  • mais dans ses interlignes, claires et réactionnaires

Si mon hypothèse est juste, alors vous avouez dans un même élan avoir beaucoup de peine à lire Comte dans ses lignes et une certaine facilité à le lire entre elles ! Ce qui est somme toute cohérent ; on a d'autant plus tendance à interpréter/imaginer un auteur qu'on arrive mal à le comprendre, et d'autant plus de difficulté à le lire qu'on veut, d'avance, lui faire dire ce qu'il ne dit pas !

Quant à moi -- tout comme Alain, qui classait Comte parmi les philosphes "explicites" -- je soutiens que chez Comte il n'y a rien à lire entre les lignes. Tout simplement parce qu'il ne nous cache rien. Il ne nous cache rien de la genèse de ses idées puisque ses traités ne sont pas autre chose que sa pensée mise sur papier "en temps réél", au fur et à mesure qu'elle se construit (c'est une des rares choses que j'aie pu lire entre ses lignes !). C'est ainsi qu'on le voit enfanter "en direct" la septième science de la morale au détour d'un paragraphe du tome 2 du Système ! Et Comte ne nous laisse pas non plus ignorer grand chose de sa vie privée...

Mais vous avez bien sûr le droit de lire ce que vous voulez entre ses lignes. Seulement, vous ne pouvez pas en rester là ! Il faut démontrer que vos intuitions sont justes -- avec obligatoirement des références à la partie noire des pages ! Sinon cela s'appelle tout simplement user de l'argument d'autorité...

4. "le texte lui-même, pénible et verbeux"

Désolé, mais je trouve quant à moi la lecture de Comte limpide et même... reposante ! Et je ne suis pas le seul : "Nul n'apaise mieux que Comte" disait Alain... (J'invite les internautes intéressés à tester leur compréhension de Comte sur un petit florilège)

5. "il était à l’époque une référence fortement contestée, mais incontournable" -- "L'important, à mes yeux, est de voir en quoi nous sommes tributaires du programme comtien"

Vous attribuez à Comte une influence qu'il n'a pas eue -- pour la simple raison qu'il n'a pas été lu. Faites l'expérience de demander à un professionnel de la libraire ancienne de vous mettre de côté un exemplaire du "Cours" ou du "Système". Invariablement il vous répondra que c'est introuvable -- et si ,comme l'un des grands de ce métier, Maurice Siegelbaum, il a de l'humour, il ajoutera : "et c'est invendable !".

Il est caractéristique que la dernière édition du "Système", faite à frais de disciples dans les années 1920, n'était pas encore épuisée il y a seulement quelques années! Ceci dit, malgré l'indisponibilité du Système (en français, car il est en cours de traduction en allemand !), les textes de Comte sont aujourd'hui beaucoup plus disponibles qu'ils ne l'ont jamais été -- surtout si l'on tient compte des version numérisées désormais disponibles sur le Web. Ce qui laisse augurer que Comte va enfin être lu -- et c'est seulement alors qu'on pourra savoir si son combat est "perdu d'avance" !

Il ne faut pas oublier que Comte, simple répétiteur viré de l'Ecole polytechnique, n'avait aucune position sociale, et n'était pris au sérieux en France que par quelques dizaines d'individus qui l'avaient rencontré et qu'il avait séduits. Paradoxalement il a probablement été plus lu en Grand-Bretagne/Irlande, où on ne le voyait pas au travers du prisme social français. D'où le nombre (relatif) et la qualité des disciples grands-bretons et irlandais et le rôle plus important qu'ils joué (en appuyant le mouvement ouvrier, en luttant pour la liberté de l'Irlande, contre le colonialisme, etc.). Anecdote caractéristique : la 1re réunion de l'Internationale était présidée par un positiviste !

N'oublions pas non plus que Comte ne pouvait plaire ni aux chrétiens ni aux révolutionnaires (anecdote : les livres qu'il a envoyés aux jésuites et à Proudhon ont été retrouvés non coupés !). Qu'il s'attaquait à la science officielle, à l'Université, aux médecins, à la presse... De ce fait sa notoriété tient beaucoup plus à la haine qu'on lui a vouée, aux accusations/affabulations dont il a été l'objet (scientiste, réac, machiste, illisible, et surtout... fou  -- pour la liste complète voir les "Dernières salves" de J-F Kahn, dernier maillon d'une longue tradition) qu'à la lecture des "dix volumes".