A. Comte - extrait - Cours de philosophie positive (1842)

Version imprimable

Comte, en son temps, fut loin de faire l’unanimité, au contraire, il apparut souvent comme un repoussoir. Pourtant, il nous semble qu’il fournit, malgré les discours explicites le récusant, la matrice idéologique, ou tout du moins le centre de gravité, du XIXe siècle. La dimension polémique de sa pensée, pour l’époque, faisait qu’il n’était pas possible de l’ignorer. Et c’est pourquoi, d’une certaine façon, il a fixé les termes dans lesquels la réflexion de l’époque se jouait. A ce titre, la forte réaction que sa pensée a suscitée est significative, non pas tant d’une résistance, que d’une acceptation de son cadre conceptuel (Ferry ou Alain, par exemple, n’hésitent pas à s’en réclamer). C’est pourquoi nous oserions aller jusqu’à dire que l’inconscient de l’époque, avec tout ce que cela implique de résistances et de stratégies de dénégation, tourne autour de Comte. Qui, à la manière de Cousin, se trouve facilement caricaturé pour servir de contre-modèle réactionnaire, alors même qu’il était à l’époque une référence fortement contestée, mais incontournable. Nous ne sommes pas Comte, pas plus que nous ne sommes Cousin, s’espèrent à dire les professeurs de philosophies, et à lire leurs textes, souvent horripilants de dogmatisme, de normalisation et de condescendance. Et pourtant, c’est de ce programme dont nous sommes les héritiers.

Le projet éducatif de Comte est total, exigeant, mais l’éducation y est dans le même temps complètement instrumentalisée. Total, au sens où il s’agit de former l’homme, d’où la critique paradoxale à la fois des humanités et d’un savoir scientifique desséché et spécialisé. Double refus : celui de former des érudits ou des techniciens. Certes, l’éducation doit embrasser tous les aspects de la connaissance humaine, ce qui implique une prééminence des savoirs scientifiques, mais il ne faudrait pas résumer le positivisme à son interprétation ultérieure. La science d’abord, certes, mais pas pour elle-même. Elle n’est qu’une propédeutique à l’accession à la pleine humanité. On oublie trop souvent, à résumer le positivisme à une prétention de la science à l’exclusivité de la vérité, que celui-ci ne voit dans celle-là que le moyen d’accès obligatoire à la « religion de l’humanité ».

Sans rentrer dans les détails, cette « religion de l’humanité », et son projet d’une société solidaire au sens physique du terme, sans aspérités, où chacun, non seulement aurait conscience du rôle qui lui est dévolu, mais en accepterait la légitimité, préfigure les heures les plus sombres de notre histoire. Le but final de Comte n’est pas la connaissance, celle-ci n’étant jamais une fin en soi, mais la constitution d’une société organique, à l’ordre nécessaire et la cohésion indiscutable, dont les raisons et les ressorts sont enfin véritablement compris. Cette subordination ayant au moins, chez Comte, le mérite d’être explicite, contrairement à nos scientistes actuels.

Chez Comte, la science est fondamentale, mais considérée comme un tout organique intellectuellement, enseignée dans la perspective d’une éducation morale, pas dans un but d’élévation intellectuelle : alors même que la science est vue comme source première et exclusive de vérité, elle n’est pas une fin en soi. Le but de l’éducation n’est pas tant intellectuel que moral et social. Chacun à sa place, et les vaches (ou le peuple ?), seront bien gardées, car elles se garderont toutes seules, et/ou feront confiance sans discuter à leur bouvier.

On comprend dès lors à quel point la question de l’éducation est centrale pour Comte. Car il s’agit de se débarrasser des superstitions et des opinions captieuses de la religion. Mais autant, chez Comte, le contenu de la religion est détestable, autant son rôle est irremplaçable. En cela, il est vraiment le penseur de son époque, puisqu’il appelle la substitution d’une religion par une autre, certes plus rationnelle, mais encore plus ambitieuse, puisqu’elle doit lever les apories du catholicisme, dont il faut impérativement se débarrasser – cette critique radicale de la religion théologique faisant de Comte, aux yeux des contemporains, un extrémiste. La « religion de l’humanité » sera à la fois plus efficace et plus vraie.

Le progrès est nécessairement en marche, c’est pourquoi il s’agit, paradoxalement, de l’accompagner, de façon volontariste. Le chiffon rouge, sans cesse affiché, du délitement social, sert de justification à la certitude d’un progrès dans lequel « l'essor moral correspondra sans cesse au progrès intellectuel ». La plupart des discours institutionnels n’affirment pas autre chose ; si certes les professeurs de philosophie affirment idéalement la gratuité de leur pratique, ils sont sans cesse confrontés à la question de son utilité.

1e extrait : Cours de philosophie positive, ci-dessous.

2e extrait : Discours sur l’esprit positif (1844)

 

****

 

C'est au catholicisme, comme je l'ai expliqué, que l'humanité a dû, au Moyen-Age, le premier établissement d'une éducation vraiment universelle, qui, quelque imparfaite qu'en dut être l'ébauche, présentait déjà, malgré d'inévitables diversités de degré, un fond essentiellement homogène toujours commun aux moindres et aux plus éminents chrétiens : il serait donc étrange, à tous égards, de concevoir une institution moins générale pour une civilisation plus avancée. Sous ce rapport, les dogmes révolutionnaires relatifs à l'égalité d'instruction contiennent, à leur manière, depuis la décadence nécessaire de l'organisation catholique, un certain pressentiment confus du véritable avenir social, sauf les graves inconvénients ordinairement inhérents à la nature vague et absolue des conceptions métaphysiques, qui, en tous genres, devaient précéder et préparer les conceptions positives. Rien n'est plus propre, sans doute, à caractériser profondément l'anarchie actuelle, que la honteuse incurie avec laquelle les classes supérieures considèrent habituellement aujourd'hui cette absence totale d'éducation populaire, dont la prolongation exagérée menace pourtant d'exercer sur leur sort prochain une effroyable réaction. Ainsi la première condition essentielle de l'éducation positive, à la fois intellectuelle et morale, envisagée comme la base nécessaire d'une vraie réorganisation sociale, doit certainement consister dans sa rigoureuse universalité. Malgré d'inévitables différences de degré, aussi salutaires que spontanées, correspondantes aux inégalités d'aptitude et de loisir, c'est d'ailleurs une grave erreur philosophique, aujourd'hui trop fréquente, que de rattacher à ces distinctions naturelles des diversités nécessaires, soit dans le plan, soit dans la marche, de cette commune initiation. L'invariable homogénéité de l'esprit humain, non seulement parmi les divers rangs sociaux, mais même chez les différentes natures personnelles, fera toujours comprendre, à tous ceux qui ne se borneront pas à une superficielle appréciation, que, sauf les cas d'anomalie, ces modifications ne sauraient finalement influer que sur le développement plus ou moins étendu d'un système toujours identique : l'expérience catholique a depuis longtemps sanctionné cette indication rationnelle, en ce qui concerne l'éducation générale, puisque l'instruction religieuse était, au fond, pareillement conçue et dirigée pour toutes les classes quelconques, quoique plus ou moins détaillée ou approfondie : de nos jours même, l'instruction spéciale, seule régularisée, pourra montrer aux juges compétents que la meilleure institution d'une étude quelconque ne peut offrir, à tous ces titres, que de simples variétés d'extension d'un mode constamment semblable. Au reste, ce n'est point ici le lieu de m'expliquer convenablement sur la véritable nature fondamentale de l'éducation positive, à la fois industrielle, esthétique, scientifique et philosophique, où l'essor moral correspondra sans cesse au progrès intellectuel  (…).

***

Quelle inconséquence philosophique pourrait surtout être comparée à celle de nos déistes, rêvant aujourd'hui l'exclusive consécration de la morale par une religion sans révélation, sans culte et sans clergé ! L'analyse approfondie du catholicisme nous a démontré des conditions, tant mentales que sociales, indispensables au suffisant accomplissement de son office moral, et la suite de l'appréciation historique nous a expliqué comment cinq siècles d'une active élaboration révolutionnaire, plus ou moins commune à toutes les classes quelconques de la société moderne, ont graduellement déterminé l'irrévocable destruction des unes et des autres. Une vicieuse préoccupation systématique peut seule aujourd'hui faire persister des esprits philosophiques à regarder la morale comme devant toujours reposer sur les conceptions théologiques, puisqu'il est évident que la moralité humaine a essentiellement résisté jusqu'ici à la profonde impuissance pratique des croyances religieuses, malgré l'absence désastreuse de toute autre organisation spirituelle : cette indépendance effective est même parvenue au point, que des observateurs d'une faible portée, mais d'une incontestable loyauté, en ont osé conclure l'inutilité radicale de tout enseignement moral régulier. Plusieurs témoignages décisifs nous ont d'ailleurs indiqué déjà que l'adhérence trop prolongée des règles morales à la doctrine théologique est maintenant devenue directement contraire à leur efficacité, en faisant, quoiqu'à tort, rejaillir sur elles l'inévitable discrédit, mental et social, qui s'attache irrévocablement à une philosophie depuis longtemps rétrograde. Cette empirique solidarité constitue même désormais un obstacle général à l'actif développement de la moralité moderne, en ce qu'une telle illusion empêche de procéder convenablement à aucune élaboration rationnelle, contre laquelle, au reste, d'ignobles déclamateurs religieux, catholiques, protestants, ou déistes, s'efforcent de soulever d'avance des imputations calomnieuses, comme pour fermer à l'envi toute issue réelle à l'anarchie actuelle. Dans l'état présent de l'élite de l'humanité, l'esprit positif est certainement le seul qui, dignement systématisé, puisse à la fois produire de véritables convictions morales, aussi stables qu'universelles, et permettre l'essor d'une autorité spirituelle assez indépendante pour en régulariser l'application sociale. En même temps, la philosophie positive, comme je l'ai déjà noté, faisant directement prévaloir la connaissance réelle de l'ensemble de la nature humaine, peut seule présider au plein développement ultérieur du sentiment social, qui n'a jamais pu être cultivé jusqu'ici que d'une manière fort indirecte, et même, à beaucoup d'égards, contradictoire, sous les inspirations d'une philosophie théologique qui, de toute nécessité, imprimait communément à tous les actes moraux le caractère d'un égoïsme exorbitant quoique chimérique, ensuite imité par la désastreuse théorie métaphysique de l'intérêt personnel. Les sentiments humains n'étant pas suffisamment développables sans un exercice direct et soutenu, la morale positive, qui prescrira la pratique habituelle du bien en avertissant avec franchise qu'il n'en peut résulter souvent d'autre récompense certaine qu'une inévitable satisfaction intérieure, devra finalement devenir beaucoup plus favorable à l'essor actif des affections bienveillantes, que les doctrines suivant lesquelles le dévouement même était toujours rattaché à de vrais calculs personnels, dont l'exclusive préoccupation comprimait trop aisément l'insuffisante protestation de nos instincts généreux. Mais, quelque irrécusables que soient déjà ces diverses propriétés morales de la philosophie positive, une aveugle routine, entretenue par d'énergiques intérêts, continuera, malgré l'évidence rationnelle, à méconnaître essentiellement la possibilité de systématiser la morale sans aucune intervention religieuse, jusqu'à ce que la suffisante réalisation d'une telle transformation vienne dissiper, à ce sujet, toute vaine controverse. C'est pourquoi aucune autre partie quelconque de la grande élaboration philosophique ne saurait avoir une importance aussi décisive pour déterminer la régénération finale de la société moderne. L'humanité ne saurait être envisagée comme vraiment sortie de l'état d'enfance, tant que ses principales règles de conduite, au lieu d'être uniquement puisées dans une juste appréciation de sa nature et de sa condition, continueront à reposer essentiellement sur des fictions étrangères.

 

Auguste Comte, Cours de philosophie positive, 57ème leçon (1842)

 texte disponible à cette adresse