4. Pierre Statius, Florence Statius & E. Dubreucq - Petite utopie, ou quelques propositions pour une réforme de la formation des maîtres de l'école primaire

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Petite utopie, ou quelques propositions pour une réforme de la formation des maîtres

 

 

La formation des maîtres de l’école primaire

Toute réflexion sur la formation des maîtres en France, réforme impossible, peut-être, requiert une mise en perspective historique et politique. On ne réforme pas la formation des maîtres sans revenir sur ce que furent les Écoles normales, les IUFM, les ESPE et aujourd’hui les INSPE. Ce travail est analytique, historique, politique et philosophique – Quel sujet veut-on former à l’école et par l’école? Reste que ce travail ne suffit pas. Il convient de proposer après avoir construit une enquête, il nous faut assumer une dimension prospective. C’est cela que nous nous proposons de tenter dans les quelques lignes qui suivent. Et ces propositions résultent d’une longue expérience comme acteurs et comme décideurs, pendant un moment, dans les institutions concernées.

Un préalable s’impose selon nous, préalable sans lequel rien ne sera possible: il faut absolument délaisser les approches par compétences, qui sont pour l’essentiel procédurales et orientées vers des perspectives exclusivement opérationnelles. Éduquer et instruire, ce n’est pas céder à la facilité de l’application.

 

1. La dimension scolaire et pédagogique

Former des maîtres suppose la mise en place d’un continuum licence-master. D’où la création de licences pluridisciplinaires sélectives. De telle sorte que le passage de la licence au master est contingenté.

Les deux premières années de licence seraient consacrées à une remise à niveau en français, en mathématiques, ainsi qu’en histoire, physique et SVT. L’année de L3 pourrait être plus libre et plus polyvalente, autour des arts, de l’histoire, etc.

Les UE qui concernent les matières d’enseignement sont conçues avec des notes-plancher, de façon à garantir le niveau minimal des futurs enseignants.

S’agissant de la pratique professionnelle, on organise dès l’année de L2 des stages d’observation et de pratique accompagnée.

En master, on prévoit une ou deux UE de sciences humaines qui visent d’une part à envisager les questions vives de l’école et d’autre part à traiter les difficultés déontologiques que rencontrent les enseignants.

On choisit d’abandonner la logomachie «la formation par la recherche» qui est une articulation introuvable. Le mémoire de fin d’études est un mémoire professionnel dont les attendus sont les suivants: traiter de l’une des deux disciplines fondamentales (français et mathématiques) et de l’une des autres disciplines en privilégiant l’approche didactique et l’approche professionnelle à partir des stages déjà accomplis.

Pour l’EPS, la musique et les arts, on peut imaginer un contrôle oral dans la classe devant un jury composé par un IEN et par un universitaire agréé par le Rectorat d’Académie.

Dès lors, en seconde année de master et pour les meilleurs étudiants, il convient de prévoir des passerelles vers une poursuite d’études en doctorat. Ces doctorats seraient à vocation professionnelle et les lauréats pourraient alimenter le vivier des formateurs ou, à terme, celui des directeurs d’école ou des IEN par exemple. 

Les programmes d’enseignement dans les licences pluridisciplinaires et dans les masters d’enseignement sont proposés par les départements universitaires concernés à partir d’un cadrage national établi par le Conseil Supérieur des Programmes (CSP).  

Le recrutement des enseignants au niveau master doit être attractif. Pour cela, on doit prévoir un système de bourse État ou Territoire pour la poursuite des études; de même, la revalorisation salariale ne peut être évacuée; enfin des perspectives d’évolution de carrière doivent être prévues, à condition toutefois que ces perspectives ne se résument pas à l’obligation de passer un nouveau concours.

 

2. La dimension politique

Sur les aspects de certification et de concours, on distinguera:

a) Un concours de sélection situé à l’entrée du M1 et placé sous le contrôle des universités: il portera, sous forme d’épreuves écrites, sur la part académique de la formation (représentant 75% de la formation); la part d’initiation professionnelle (représentant 25% de la formation) pourra être évaluée par une épreuve in situ, dans la classe, suivie d’un oral (la nature nationale de ce concours pourra être préservée par l’adoption d’un modèle d’épreuves classantes nationales ou ECN, comme celui mis en place dans les écoles de médecine); ce concours de sélection pourra être, pour les recrutements relatifs au premier degré, académique comme tel est actuellement le cas (pour les recrutements relatifs au second degré, un pourrait, analogiquement, les inscrite dans un cadre national de diplôme et placé sous la responsabilité des Universités porteuses des diplômes de Master [M1]);

b) Un concours “de sortie”, placé à l’issue du Master et obéissant au même modèle d’ECN, pourra mener à la titularisation; il comportera une part professionnelle large (75%) et sera délivré, au niveau Académique pour le premier degré (ou, analogiquement, au niveau National pour le second degré), par un jury tripartite composé d’universitaires, de membres-cadres de l’Éducation nationale (par exemple les membres des inspections attachés aux différents Rectorats), sur le modèle actuellement pratiqué, et de professeurs “de terrain” (ces derniers assurant une part de compagnonnage dans la formation initiale et continue). Il sera à charge pour le ministère de l’Éducation nationale de déterminer un plan d’accompagnement des nouveaux titulaires sur les cinq premières années d’exercice.

Les deux concours, l’un placé en amont du master, l’autre en aval, sont sélectifs. Il conviendrait:

a) de les relier à un statut d’étudiant stagiaire ouvrant à des rémunérations et/ou à des bourses;

b) de prévoir que ceux qui échouent au concours sélectif puissent se rediriger vers les formations qui, dans la fonction territoriale, sont liées à l’éducation nationale sans en faire partie;

c) de prévoir que ceux qui échouent au concours de sortie puissent le repasser, en déterminant le nombre de tentatives possibles, et de leur permettre de se réorienter (de la même manière que dans le paragraphe précédent);

d) d’ajuster l’un à l’autre les flux d’étudiants et les paliers de sélection, en les inscrivant dans un plan national de recrutement (par exemple de 5 ans) en demandant à l’Éducation Nationale (et à la DEPP) de travailler en concertation avec les Régions et les Universités.

Concernant la formation continue:

Il conviendrait, dès la formation initiale, de repérer un vivier de formateurs, afin, après titularisation, de permettre la certification d’un statut d’enseignant-formateur (doté d’une rémunération), dont les fonctions seront:

- de travailler à la professionnalisation, aux côtés des universités, tant au niveau des licences que des masters, pour la formation initiale des étudiants pour ce qui regarde leur expérience de stage,

- de participer aux évaluations du concours de sortie, en particulier pour l’épreuve orale in situ, aux côtés des autres membres des jurys concernés,

- de travailler à la formation continue des personnels titulaires, sous le pilotage des Rectorats et des corps d’inspection concernés: il conviendrait d’inclure dans les statuts de personnels titulaires (par exemple dans une loi d’orientation) la part de droits et de devoirs en matière de formation continue.

Une telle réforme d’envergure nécessite probablement une réorganisation des missions et fonctions de l’État: passer d’un centralisme strict à des fonctionnements plus multiples, associant le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif d’une part, en favorisant d’autre part l’articulation entre les actions de l’État et celles des collectivités territoriales.

Ainsi pouvons-nous proposer un dispositif nouveau, plus «girondin», qui pourrait renforcer la part des pouvoirs législatifs et régionaux. Il faudrait alors distinguer:

a) la nécessité de stabiliser les programmes dans les premier et second degrés (en en plaçant le pilotage sous le contrôle de la Commission des programmes et d’une commission parlementaire mixte permanente). Il importe également de prévoir une durée de vie raisonnable de ces programmes. Ils seraient établis pour 10 ans et renouvelables par tranches de 20% par exemple. Ainsi sera construite une continuité entre les recrutements, la formation initiale des enseignants et leurs pratiques d’enseignement;

b) la possibilité de conférer aux Régions et aux Communes (via l’Association des Maires de France) des pouvoirs en la matière, en particulier concernant les arts (arts plastiques et musique, sports) pour permettre aux différents acteurs territoriaux d’élaborer des plans régionaux reliant une politique culturelle, une politique du périscolaire et des partenariats avec les écoles et les établissements.

 

Pour conclure

Ces propositions sont des pistes de réflexion, elles ne sont ni normatives ni exhaustives. Elles résultent des expériences accumulées dans la formation des maîtres depuis 1998. Elles appellent en tout cas à un effort d’imagination tant la formation des enseignants est un lieu stratégique de l’école.

À 18 mois de la prochaine élection présidentielle, et afin que nous n’ayons pas une nouvelle réforme qui se réduise finalement à des ajustements périphériques (les ESPE ou les INSPE), ce projet doit être porté par un candidat à l’élection présidentielle avec les engagements suivants: a) une loi d’orientation qui garantit le cadre général du nouveau dispositif; b) une mise en place progressive et concertée sur quatre années avec des étapes prévues d’arbitrage sous le conseil du pouvoir législatif; c) une concertation conduite conjointement, pour le gouvernement, par les deux ministères de l’Éducation nationale et de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, par une commission mixte Assemblée nationale/Sénat pour le pouvoir législatif et par des comités régionaux associant les recteurs d’académie et les élus régionaux compétents.

Eric Dubreucq et Pierre Statius, co-directeurs de Skholè.

Florence Statius, professeur de collège, directrice adjointe de l’IUFM de Franche-Comté entre 2010 et 2013.

 

 

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